Si quelqu’un est touché de près par les commentaires qui agitent partisans et opposants de la Cité de la musique, c’est bien Pierre-Alain Dupraz. L’architecte, qui a conçu le bâtiment, est chargé d’une des réalisations les plus discutées à la veille du référendum du 13 juin. Il explique l’évolution du projet et décrit les transformations de l’édifice, de son environnement et de son utilisation, après les discussions avec les résidents, les associations de quartier, de musiques actuelles ou d’écologie.

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«Le Temps»: Depuis le concours, comment a évolué la Cité de la musique?

Pierre-Alain Dupraz: En quatre ans, la voilure a été considérablement réduite pour répondre aux critères d’utilisation, environnementaux ou financiers, et ouvrir le plus possible le bâtiment aux expressions alternatives. Une des quatre salles de concert a été supprimée au profit d’un grand studio polyvalent de 450 places, équipé d’une petite fosse amovible. Cela offre des configurations très variées pour des manifestations de tous types, et un lieu de répétition supplémentaire pour la HEM et l’OSR en cas d’occupation de la grande salle de concert. Cette diminution et la suppression d’un des deux sous-sols ont permis de revoir la typologie interne de façon plus rationnelle et efficace, avec une Black Box équipée des techniques les plus actuelles.

Comment avez-vous repensé l’ensemble?

La salle philharmonique a été ramenée de 1850 à 1580 places, avec une jauge équivalente à celle du Victoria Hall. Nous avons compressé de 20% le bâtiment en volume et surface. La hauteur a été abaissée et la largeur réduite. La Cité a subi un bon régime de minceur au profit de l’agrandissement du parc. La surface au sol, réduite, est passée de 8000 à 6200 m². Et le solde du parc en pleine terre atteint aujourd’hui 17 000 m², ce qui augmente l’espace de plantation.

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Comment avez-vous travaillé la zone arborée?

Construire implique forcément d’occuper et de transformer un espace. J’ai toujours été très attentif au rapport entre le bâti et la nature. Depuis vingt-cinq ans, je m’emploie à travailler au plus près du terrain et à respecter l’équilibre et l’harmonie entre architecture et verdure. Nous conservons la forêt dans son intégralité. Et sur la zone constructible, dans le parc et aux alentours des parcelles, nous replantons plus du double des arbres impactés. Avec la réduction du projet, nous avons pu garder quelques arbres majeurs et pouvons replanter d’autres espèces le long de l’avenue de Ferney. L’allée de chênes centenaires est totalement conservée et sera mise en valeur dans le projet du parc public. Nous créons aussi deux biotopes aquatiques naturels pour les espèces qui se sont développées sur le terrain. Ces étangs seront alimentés par l’eau de pluie de la toiture pour maintenir la biodiversité. Imaginer un parc public est une de mes grandes satisfactions. Rappelons qu’actuellement, il est inaccessible à la population. Si la Cité de la musique ne voit pas le jour, on ne sait pas à qui l’ONU vendra son terrain, ni pour quel projet privé.

Quelle sera l’empreinte écologique du bâtiment?

La Cité sera la plus performante des constructions actuelles en termes de ressource énergétique. Elle répondra aux exigences les plus pointues. L’édifice sera raccordé au système GeniLac et son toit sera intégralement recouvert de panneaux solaires. En allant chercher la fraîcheur et la chaleur du lac en toutes saisons et en utilisant le soleil, son fonctionnement «renouvelable» sera optimal.

Pourquoi avoir privilégié le verre et le béton?

Parce que nous bâtissons un «instrument» de haute technologie. Sur le plan acoustique, il nous faut être efficace pour que les nuisances sonores soient maîtrisées entre les salles de travail, d’enseignement, de répétition, de concert, les couloirs et l’extérieur. Avec le bois, par exemple, les critères d’isolation aérienne et solidienne sont insuffisants. Il faut notamment construire des doubles boîtes en béton pour obtenir un résultat idéal.

Pierre-Alain Dupraz en 2017: «La Cité de la musique est notre aventure la plus importante»

Comment avez-vous pensé et organisé les différents espaces?

Les équipements scénographiques sont essentiels pour répondre aux exigences actuelles. La salle de concert sera pourvue d’un matériel de captation audio et vidéo pour autoriser une écoute à distance par le biais de transmissions. L’amplification bénéficiera à toutes les musiques, et le sol pourra être mis à plat pour toutes les configurations et les modularités possibles. On trouvera encore des lieux d’exposition, avec une bibliothèque et une médiathèque pour accueillir aussi des élèves des écoles.

La Cité pourra-t-elle encore évoluer à l’avenir?

Dans la limite des possibilités de surface, évidemment. L’ouverture au plus d’expressions possibles est même un de nos souhaits. Quant à l’extérieur, nous espérons aussi que de nouvelles propositions émergeront pour valoriser encore plus le parc. Nous avons tout mis en œuvre pour que ce soit le cas. D’ailleurs, Pro Natura ne s’est pas opposé au projet et entrevoit la possibilité d’une bonne collaboration pour atteindre des objectifs communs en termes d’aménagement du parc.

Et si le résultat du référendum était négatif?

Je serais bien sûr très déçu. Pas seulement pour moi, mais surtout pour Genève, qui passerait à côté d’une offre exceptionnelle avec un tel objet de culture et d’enseignement. Je serais très triste aussi pour la cinquantaine de professionnels – architectes, paysagistes, ingénieurs, scénographes, acousticiens et spécialistes de l’environnement – ainsi que pour les nombreuses personnes qui donnent tout depuis tant d’années sur un dossier très solidement et professionnellement monté. Etre sanctionné pour des raisons qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’outil exemplaire que nous sommes en train de concevoir serait désolant. Beaucoup d’arguments trompeurs font écran à la réalité du projet, et à tout ce qu’il offre à la cité.

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