On n’est jamais si bien servi que par soi-même. Quand on rencontre Pierrick Sorin, ce dicton vous vient forcément à l’esprit tant il est l’homme-orchestre de ses œuvres, adepte de l’autofilmage, acteur quasi unique de ses bricolages visuels. On pourrait situer cet inclassable au croisement improbable et pourtant fertile de l’art contemporain et du cinéma burlesque. Plasticien vidéaste devenu aussi réalisateur de clips et scénographe d’opéra, l’artiste breton – il est né à Nantes en 1960 et y vit toujours – est le grand invité de La Bâtie – Festival de Genève.

On l’a connu vers 1990 avec des petits films super 8 désopilants qui le voyaient chaque matin énoncer, l’œil et la mèche ensommeillés, sa fatigue aussi profonde que le tonneau des Danaïdes (la série Réveils). On l’a retrouvé dans une émission de Bernard Rapp à la télé française (Rapp tout, 1994) avec les courts métrages Pierrick et Jean-Loup. Il jouait bien entendu les deux rôles de ces historiettes au ton désarmant qui parlaient de solitude et d’autres questions existentielles et pourtant quotidiennes.

Depuis le tournant de l’an 2000, ses théâtres optiques font sensation. Dans ces boîtes à magie, de petits personnages, qu’il interprète bien sûr, sont projetés dans des décors en trois dimensions. Bref, on l’a tant vu en images que quand il est là, face à vous, on aurait presque peur de le toucher et de passer à travers un hologramme… Sauf que, quand il s’exprime, le ton s’affirme et Sorin avec lui, au-delà de Pierrick et autres avatars. Il analyse, il s’explique, il se livre, sans grands mystères.

Ainsi, à propos de l’aspect narcissique de son travail, il explique sans fausse pudeur que, enfant unique, il a pris l’habitude très tôt de s’inventer des doubles. Et qu’il a toujours eu des problèmes à se reconnaître dans les miroirs. Il parle aussi de sa timidité, d’une certaine difficulté à négocier avec d’autres les thématiques d’ordre sexuel ou «pipi-caca» qui ponctuent son travail.

«La démarche peut paraître égocentrique. Que, finalement, elle le soit ou non m’importe peu. C’est le résultat qui compte», explique-t-il dans un des textes affichés dans l’exposition à Saint-Gervais Genève. Le sens et l’esthétisme doivent dépasser «l’étroitesse nombriliste». Ces textes sont autant de perles narratives où la réflexion sur l’acte créatif devient récit simple et plein d’humour. Ils ressemblent à son œuvre visuelle par le ton comme par les préoccupations.

La question: «Est-ce vraiment de l’art?» est en effet récurrente dans des pièces apparemment sans prétention. Une chaussette encore humide enfilée sur un sèche-cheveux, quelques vieux outils de jardin empilés pour construire des buts de foot et voilà l’installation d’art contemporain en cause. Il faut aussi voir cette vraie fausse émission de télévision culturelle qui présente les œuvres grandiloquentes d’artistes imaginaires et pourtant terriblement crédibles dans l’espace public nantais. Sorin est un fou du roi plutôt qu’un démolisseur de l’art contemporain – il est tout de même assez reconnu dans ce monde-là pour avoir été exposé dans des lieux prestigieux un peu partout dans le monde. Sa critique est saine et libère le public de ses malaises.

«J’ai été instituteur pendant quatre ans, mais j’étais trop obsédé par la création. J’ai donc fait tardivement les Beaux-Arts, à Nantes.» Diplômé sans avoir l’impression d’avoir appris grand-chose, il a tout de même acquis une certaine confiance dans la valeur de ce qu’il faisait déjà avant: «Ce qui n’est pas rien».

Sans doute parce qu’il plaît au plus grand nombre, Pierrick Sorin s’est vu commander des œuvres par Renault, Chanel où encore les Galeries Lafayette. «Je me suis demandé si je ne devenais pas un mercenaire de l’art. Mais dès que j’ai un peu de temps libre il faut absolument que je crée et ça me rassure.»

Il a aussi été appelé à sortir du travail quasi solitaire de l’atelier – quelquefois familial tout de même – pour concevoir la mise en scène, avec Giorgio Barberio Corsetti, de La Pietra del Paragone de Rossini au Théâtre du Châtelet et à Parme. Filmé sur fond bleu, les chanteurs s’incrustaient dans des théâtres optiques installés sur scène et se retrouvaient projetés en grand sur le fond de scène. On peut en voir des reflets filmés au Forum Meyrin. Et se faire une idée aussi des effets produits grâce à des installations qui jouent sur le filmage en direct et les effets d’échelle.

Sorin disciple de Méliès? Un héritage évident et revendiqué qui a donné lieu à la création de cette exposition à Toulouse l’an dernier. On se réjouit que La Bâtie l’accueille. En attendant de découvrir bientôt l’artiste dans un genre encore nouveau pour lui. On lui a en effet demandé de se raconter, lui et son travail d’atelier, sous forme théâtrale. A suivre…