Photographie

Pieter Hugo, l’être et le continent

A la Fondation Henri Cartier-Bresson, le photographe questionne son identité autant que celle de son pays troublé

Pieter Hugo, l’être et le continent

A la Fondation Henri Cartier-Bresson, le photographe sud-africain regarde dans les yeux un pays insaisissable. Album à fleur de peau

L’Afrique du Sud est un drôle de pays. Pas marrant en réalité. La question raciale y est omniprésente, doublée de considérations économiques et sociales, entre paupérisation des familles blanches et émergence d’une classe moyenne noire. La violence, forcément, découle des injustices. Lorsqu’il attendait son premier enfant, le photographe Pieter Hugo s’est demandé dans quelle sorte de monde le bébé allait voir le jour, et s’il pourrait élever un gosse dans ces conditions. Pour trouver des réponses, il a braqué son appareil sur les quatre coins de son univers. Résultat de huit ans de travail, la série Kin est exposée à la Fondation Henri Cartier-Bresson.

En afrikaans, «kin» signifie «proche». Sur les murs parisiens, Pieter Hugo affiche sa femme, nue et enceinte, sa nourrice, dont les plis du visage indiquent mille souffrances et une sagesse, sa grand-mère au duvet rose. Et puis lui, nu également, avec sa petite fille Sophia, bébé minuscule lui cachant le sexe. Les portraits, tirés en grand, sont nombreux, sans que l’on sache toujours à quel cercle de connaissances appartiennent les modèles. Un jeune homme au visage entièrement tatoué nous regarde. Des yeux vert pâle qui pourraient être noirs tant ils disent la détermination, peut-être la colère. Il porte un costume et une cravate sur une chemise rose. Est-ce la barbe et l’implantation des cheveux? Il ressemble un peu au photographe. A côté, une femme blonde, des croûtes sur le nez, un collier de perles sur la blouse légère. Plus loin, un vieil homme au corps usé, marqué par les cicatrices, tatoué aussi. Presque tous, Blancs ou Noirs, disent une certaine misère et la tristesse qui va avec, la dignité aussi. Presque tous fixent l’objectif.

Entre eux, des natures mortes, nouveautés dans le travail du Sud- Africain. Une porte défoncée. Des pommes de terre dans un carton. Une table à manger sous une affreuse photographie évoquant les peintures hollandaises, rappel de l’histoire coloniale du pays. Un set de table usé sur une nappe de plastique imitant le crochet: posés dessus, deux télécommandes défoncées mais encore emballées dans un film protecteur, un cendrier contenant un mégot et quatre allumettes, un paquet de cigarettes, un peu de monnaie. Les légendes indiquent sommairement qui habite les lieux. Malgré elles, un dialogue se noue avec les portraits. Les clopes et les télécommandes vont bien avec le vieux aux cicatrices. Préjugés, évidemment. Mais il est difficile de les dépasser dans une Afrique du Sud aussi clivée.

Pieter Hugo lui-même bute contre les raccourcis, essayant précisément de raconter une société plus complexe que Blancs = riches contre Noirs = pauvres. Face à la vue aérienne d’un quartier sécurisé et rempli de piscines, les toits de tôle d’un bidonville retenus par des planches, des tuyaux, des pneus. Bien que le pays dévoilé dans Kin penche plutôt du côté d’un certain dénuement, on sent bien que le photographe peine à se situer dans cet enchevêtrement identitaire. «Je me sens Africain, quel qu’en soit le sens, mais si on demande à n’importe qui en Afrique du Sud si je suis Africain, la réponse sera toujours négative. Je ne suis pas en phase avec la topographie sociale de cette terre, et c’est sûrement la raison pour laquelle je suis devenu photographe», exprime le bientôt quadragénaire. Ou encore, dans un éclairant documentaire diffusé à la fondation: «C’est une étrange position d’être Blanc ici. Tu fais partie du paysage, mais en fait non.»

Pieter Hugo se demande «comment faire pour digérer le passé et les conneries qui vont avec», et l’exposition oscille, sans cesse, entre le questionnement d’une situation, celle de l’Afrique du Sud des années 2010 – «Dans ce projet, il y a beaucoup de colère face à l’état de ce pays» – et l’exploration intime. Chaque image de l’exposition prend place dans un ensemble tout en ayant son existence propre. L’écho se fait entre elles, qu’elles mettent en scène un monument dédié aux mineurs à Braamfontein, cinq ados aux faux airs de sapeurs ou la mère du photographe. De fait, le statut de journal intime est immédiatement dépassé, le premier cercle n’existant que pour mieux sonder les suivants. «Regarder son pays avec un œil critique, c’est se regarder soi-même et regarder son prochain», écrit le jeune père.

Au deuxième étage, une vitrine offre des tirages, des coupures de journaux et des notes épinglées normalement sur les murs de l’atelier de l’artiste. Ce sont des portraits de famille, des souvenirs de soirées visiblement arrosées, des cartes postales aux relents coloniaux, les flyers d’un marabout, un numéro de Time avec Pistorius en couverture ou un bouquin de John Maxwell Coetzee. Publicité aisée ou rappels biographiques, les précédents ouvrages du photographe figurent aussi sur l’étalage. The Hyena and Other Men, d’abord, qui a fait la gloire de Pieter Hugo. En 2005, le Sud-Africain a suivi une famille de dresseurs de hyènes au Nigeria. Portraits puissants de ces hommes si fiers de tenir une bête sauvage en laisse, muselière sur la gueule. Ils rappellent les montreurs d’ours d’autrefois. La série emporte un World Press Photo en 2006.

Posé à côté, Nollywood, autre excellent travail de Pieter Hugo, conçu juste après les hyènes. Une immersion dans la troisième industrie cinématographique mondiale, au Nigeria encore. Plus tard, Pieter Hugo s’est penché sur les décharges numériques du Ghana ou le génocide rwandais. Une vision grise de l’Afrique.

Pieter Hugo: Kin, jusqu’au 26 avril 2015 à la Fondation Henri Cartier-Bresson, à Paris. www.henricartierbresson.org

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