Musique

Pilot on Mars à l’attaque

Emmené par le chanteur Pascal Gravat, le trio genevois publie un sidérant deuxième album

Si on le retrouve dans un bistrot historique du centre-ville lausannois, c’est parce qu’il répète à la Grange de Dorigny Prométhée enchaîné, d’après Heiner Müller et dans une mise en scène de Vincent Bonillo. A plus de six semaines de la première, le Genevois Pascal Gravat se lance avant même notre première question dans une longue analyse du mythe grec et de sa relecture par le dramaturge allemand. «Müller, c’est du lourd, s’enthousiasme-t-il. Prométhée est un dieu dissident qui va s’opposer à Zeus et, en volant le feu, va permettre aux hommes d’évoluer. Ce qui pose la question du progrès, mais aussi du Bien et du Mal, de ce qu’on fait de ce progrès.»

Si on a pris rendez-vous avec Pascal Gravat, ce n’est pas pour évoquer le parcours de danseur de ce Grenoblois d’origine, qui a jadis écumé les scènes du monde en compagnie du chorégraphe Jean-Claude Gallotta, directeur de 1984 à 2016 du Centre chorégraphique national de Grenoble. C’est pour parler de Pilot on Mars, trio rock formé il y a cinq ans à Genève, et qui sort ces jours son deuxième album, Eternal Face. Un disque qui possède à la fois l’urgence du punk, la froideur de la cold-wave et les circonvolutions mélodiques du blues et du jazz. Un disque enregistré entre New York et Genève, pour une musique qui procède d’une hypnotique attraction. Impossible de s’en détacher, tant ses dix morceaux invitent à un passionnant voyage décloisonnant les genres, avec en guise de fil rouge une approche clinique rappelant l’implacable rigueur de Suicide. Et ce n’est pas un hasard: le chanteur se souvient parfaitement de ce jour où, dans les années 1980, il avait découvert Alan Vega dans la pénombre du mythique CBGB new-yorkais. «Il avait une de ces présences… Quand il regarde les gens, c’est fort. J’aime cette forme de charisme, comme Jon Spencer quand il harangue le public.» Et de citer encore le transformisme de Bowie, la fougue d’Iggy et la jeunesse comme immarcescible des Stones.

Ecrire après une rupture

Au moment de la création de Pilot on Mars avec le guitariste Bastien Dechaume, Pascal Gravat travaillait aux côtés de la metteuse en scène Maya Bösch sur un projet lié à la beat generation. De sa plongée dans l’univers des écrivains américains des années 1950, il se souvient de la découverte d’une langue percussive, de mots qui s’entrechoquent. Les écrits de Ginsberg, Burroughs et surtout Kerouac ont alors donné naissance à Orchard St. 1964, un premier album en forme d’hommage au vent de liberté que le mouvement hippie a insufflé à la littérature américaine, préfigurant la vague hippie et le fameux Summer of Love californien de 1967. Au moment d’enregistrer ce qui allait devenir Orchard St. 1964, Pascal Gravat et Bastien Dechaume savaient qu’ils n’allaient pas s’encombrer d’un batteur. Afin de retrouver le son des boîtes à rythmes utilisées par Suicide, on y revient, les deux musiciens ont alors décidé d’intégrer un clavier. C’est ainsi que Joe Baamil venait compléter le trio.

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Commencée en 2017, l’écriture d’Eternal Face sera pour Pascal Gravat plus douloureuse, parce que découlant d’une désillusion amoureuse. «Ce n’est pas une légende: après une rupture, les mots coulent tout seuls. A croire qu’on ne peut pas écrire lorsqu’on est bien dans sa peau», rigole-t-il. Depuis, la muse évanescente d’Eternal Face est revenue. Si le disque lui doit beaucoup, qu’elle en soit remerciée, tant ce nouvel effort de Pilot on Mars a quelque chose de profondément hypnotique, du rock abrasif d’Impossible Day au plus pop Smiling World en passant par les envolées dark noise du bien nommé Ma muse. Enregistré dans des conditions live, ce deuxième album a comme le premier bénéficié de l’appui précieux à la production de Matt Verta-Ray – cofondateur avec Jon Spencer de Heavy Trash – et sa femme Rocio.

Approche physique

Pascal Gravat explique écrire à partir d’images qu’il a en tête, avant que Bastien Dechaume ne s’attelle à la composition. Pour Impossible Day, il voyait un homme seul sur son balcon au 20e étage d’un immeuble, se demandant s’il vaut la peine de vivre, tandis que pour Park Slope, il s’est souvenu de cet espace vert servant de refuge aux junkies de la beat generation. Et il y a aussi ce morceau, Mister Chet Baker, qui le voit célébrer le trompettiste et chanteur américain, admiré plus encore que le grand Miles. Lorsqu’il est chanteur de Pilot on Mars, Pascal se fait d’ailleurs appeler Chet. «Mais sur scène, je ne joue pas un rôle. Chet, c’est Pascal maintenant, aujourd’hui, à 62 ans. Et c’est rock’n’roll!» On confirme: les trois musiciens aiment jouer dans un espace restreint, comme s’ils ne faisaient qu’un. Avec au centre un chanteur-performeur jouant parfaitement d’une longiligne silhouette trahissant sa formation de danseur. «Je suis physique et non mental. Tout part du bide.»


Pilot on Mars, «Eternal Face» (Urgence Disk). Vernissage le 23 janvier à L’Ecurie, Genève, 20h.

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