Tempête, dans les rangs de l'Orchestre de la Suisse romande. Hier, le nouveau chef titulaire a pris la parole pour répondre à une vague de protestations qui n'a cessé d'enfler depuis son dernier concert, le 21 mai dernier (Requiem de Verdi). En son absence, plusieurs voix se sont élevées pour dénoncer un comportement «désagréable», «autoritaire», des «maladresses» survenues depuis le mois de février. Au point qu'un sondage, effectué le 12 juin lors d'une assemblée des musiciens, indique qu'ils sont nombreux à faire obstacle à la reconduction du mandat de Pinchas Steinberg au-delà de 2004-2005.

Ce sondage n'a rien d'officiel. Les musiciens sont d'ailleurs divisés sur cette manière de procéder.

Les uns estiment que Pinchas Steinberg a créé un climat d'instabilité, et qu'il était donc nécessaire de réagir. Les autres éprouvent de la «honte», et pensent qu'il n'y avait pas lieu d'agir de la sorte en l'absence du chef d'orchestre. Bref, l'heure est aux explications, après plusieurs mois d'incertitudes et de malentendus.

C'est un incident, daté du 21 mai, qui a déclenché la levée de boucliers. Ce jour-là, Steve Roger, l'administrateur de l'OSR, tente de contacter l'un des flûtistes solo. Faute de pouvoir le joindre, il lui laisse un message par répondeur interposé où il explique que Pinchas Steinberg souhaite engager un autre flûtiste pour la tournée d'octobre aux Etats-Unis. Comme le musicien part à la retraite en janvier 2004, les soupçons ont essaimé. «C'était très malhabile», commente ce dernier, «mais Pinchas Steinberg est revenu sur sa décision». Ce que plusieurs dénoncent comme «une attitude inadmissible», la direction l'explique comme un quiproquo. «C'était une erreur», reconnaît Steve Roger. «Certains musiciens ont pensé que Pinchas Steinberg voulait mettre notre flûtiste à la porte. Or il s'agissait de tester son futur remplaçant, d'emmener cet autre flûtiste avec nous pour voir comment il se comporterait en tournée», ajoute-t-il.

Manque de tact

Manque de tact, donc, que reconnaît Pinchas Steinberg, qui précise: «C'était une suggestion, non pas un ordre.» Le chef titulaire se dit par ailleurs surpris de la réaction des musiciens: «Comme j'étais absent de Genève depuis mon dernier concert, à la fin mai, je n'ai pas pu m'expliquer avec eux. Les choses ont pris des proportions démesurées. J'ai été étonné quand Metin Arditi est venu à Toulouse pour m'annoncer la nouvelle.»

Sur ses méthodes de travail, Pinchas Steinberg admet qu'il est exigeant: «C'est vrai que je les pousse. Peut-être la médecine a-t-elle été trop forte. Mais si je suis venu à Genève, c'est pour un défi. J'ai besoin des musiciens, de chacun d'eux, pour relever ce défi. Si j'émets des critiques, je fais aussi des compliments.»

Derrière cet incident se trame un conflit au sein même de l'orchestre. D'un côté, ceux qui reprochent à Pinchas Steinberg de brider leur musicalité: ils se sentent déstabilisés au point que certains trembleraient pour leur place. De l'autre ceux qui apprécient son oreille, son exigence et regrettent que leurs collègues ne sachent pas davantage se remettre en question. Certains déplorent une gestion et une programmation «à l'américaine». De son côté, Metin Arditi, président du conseil de fondation, garde son sang-froid: «Pinchas Steinberg s'est au contraire très bien adapté à la culture européenne. Il n'a jamais été question d'un seul licenciement. J'ai rappelé aux musiciens que la fondation de l'OSR était respectueuse de l'esprit et de la lettre de la convention de travail. J'ai pu constater à quel point ils ont leur institution à cœur.» Et de conclure: «Il faut que chacun prenne ses marques. Beaucoup de choses ont été dites et clarifiées.»