Avec Pinchas Steinberg, l'Orchestre de la Suisse romande a trouvé son bonheur. Ce qui frappe, chez ce chef, c'est la pertinence du geste, l'économie des moyens, une capacité à cerner l'architecture d'une œuvre aussi compacte que la Symphonie «Titan» de Mahler. Jeudi soir, le public l'a ovationné au Victoria Hall de Genève.

Pourtant, Mischa Maisky dominait l'affiche. Le violoncelliste ne fait pas l'unanimité de la critique: tempérament débordant, tendance à en faire trop. Mischa Maisky porte en effet l'émotion à bout de bras. Toute la douleur se répercute dans son archet, qui creuse le chant suffocant de Schelomo d'Ernest Bloch. Pinchas Steinberg épouse ce geste déclamatoire et vibrant quoique un brin artificiel, colore les modes hébraïques, tisse une orchestration chatoyante qui plonge soudain dans un océan de noirceur. Toujours ce même son, suspendu ou abyssal, dans Kol nidrei de Max Bruch. Seul Bach (une Sarabande donnée en bis) souffre de lignes trop distendues. Applaudi, le violoncelliste n'a plus qu'à regagner la salle pour écouter la Symphonie «Titan».

A l'exemple des grands chefs de l'après-guerre, Pinchas Steinberg gère les masses sur la durée, s'autorise des déchaînements d'autant plus estomaquants qu'il contient l'émotion. Le scherzo frappe par le tranchant des attaques; le son n'est pourtant jamais écrasé. Dans le mouvement lent, le chef entretient l'ambiguïté tout en distinguant les climats entre un chant traditionnel d'enfants (Frère Jacques), une marche funèbre, un thème bohémien et un lied féerique qui s'interpénètrent sans s'asphyxier. Les cordes dégagent une consistance goûteuse, mais voilà que le finale s'abat d'une manière implacable. Loin de crouler sous une avalanche d'effets assourdissants, Pinchas Steinberg garde le cap et nourrit le son de l'intérieur, libérant les musiciens.