Cinéma

Pingouins, dauphins et allumeurs de réverbères en transe dans «Le retour de Mary Poppins»

Un demi-siècle après son inoubliable apparition à l’écran, la nurse volante revient. Magnifiquement incarnée par Emily Blunt, la magicienne a conservé tous ses pouvoirs. Une belle surprise pour les enfants de tous âges

Combien de gosses Mary Poppins a-t-elle déniaisés depuis 1964? Combien ont-ils découvert le cinéma en même temps que la fameuse gouvernante volante? Ils ont tous craqué pour Julie Andrews, tous voulu pouvoir voler comme elle et valser avec les pingouins. A son contact, de petits garçons ont conçu une haine durable du capitalisme, de petites filles ont découvert le féminisme. Et certains sont devenus critiques de cinéma. Alors, forcément, quand plus de cinquante ans après ce coup d’éclat Disney consacre un nouveau film à Mary Poppins, les fans de la première heure se méfient. L’usine à rêves va-t-elle fouler aux pieds leur âme d’enfant dans une déferlante d’effets spéciaux 3D hideux organisés autour d’une nurse 2.0?

Première bonne surprise: ni remake ni reboot, Le retour de Mary Poppins est tiré d’un autre roman de Pamela L. Travers (1899-1996), qui a inventé Mary Poppins et lui a consacré huit livres. Après le triomphe du film originel, Walt Disney aurait volontiers surfé sur le succès en portant à l’écran d’autres titres de l’écrivaine australienne. Malheureusement, celle-ci détestait de tout son cœur cette adaptation contrevenant à ses principes. Elle abominait les intermèdes musicaux, les tableaux dansés et la séquence en dessin animé. Elle réprouvait la romance entre Mary et Bert le ramoneur. Elle récusait même l’emploi de la couleur rouge. Elle a donc interdit au studio de donner une suite à Mary Poppins.

En 2014, Disney se venge d’un demi-siècle d’avanies (les pourparlers ont commencé dans les années 40…) avec Dans l’ombre de Mary, une comédie révisionniste sur la fabrication de Mary Poppins. Emma Thompson tient le rôle de Pamela L. Travers, Tom Hanks celui de Walt Disney. Le conflit entre une vieille fille psychorigide et un nabab hollywoodien cool tourne au choc des civilisations, la nice cup of tea contre le coca-cola, les Nuserey Rhymes contre les Silly Symphonies. L’affaire se conclut sans surprise par la supériorité de l’Amérique entrepreneuriale sur l’Angleterre corsetée. A la première du film, on voit l’écrivaine embrasser un pingouin et pleurer de joie. Ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire…

Une «Mary Poppins de Genève»: Françoise Demole, une féerie genevoise

De joyeux pingouins

La famille Banks a le moral dans les talons. Michael a perdu sa femme et il est en train de perdre sa maison. Ce trentenaire en deuil a tout oublié des leçons d’optimisme prodiguées au printemps 1910 par une gouvernante tombée du ciel. Il est aigri et comptable de son état. Il houspille ses trois enfants, Annabel, John et Georgie, et la présence amicale de sa sœur Jane ne suffit à adoucir son humeur chagrine. Cet homme a perdu son âme d’enfant. D’ailleurs, il met à la poubelle son cerf-volant.

Georgie le récupère pour aller jouer au parc. Soulevé par une bourrasque, l’aérodyne de papier ferre dans les nuées une jeune femme. C’est Mary Poppins. Les kids la ramènent à la maison. Michael ouvre de grands yeux: la bonne fée de ses jeunes années, celle qui lui enseigna qu’«un soupir ne vaut pas mieux qu’un sourire», n’a pas pris une ride.

De nombreux éléments de fantaisie

Mary a des principes. Elle est stricte, mais sa sévérité dissimule d’inépuisables trésors de fantaisie. Elle transforme la corvée du bain en ballet nautique. Quelques sels attirent les dauphins et la baignoire s’ouvre sur des abysses enchantés. Elle entraîne ses protégés dans des aventures merveilleuses. Ils rendent visite à Topsy (Meryl Streep déchaînée), une magicienne zinzin sous sa tignasse rousse qui danse comme une diablesse dans un flat à géométrie variable. La séquence animée est reconduite: ce n’est plus dans un dessin à la craie sur le trottoir que plongent les personnages, mais au fond d’un bol fissuré de porcelaine Royal Doulton pour de grands morceaux de music-hall – où gambillent les joyeux pingouins d’antan.

Bert le ramoneur et ses copains fuligineux qui dansaient sur les toits ont cédé leur place à Jack, l’allumeur de réverbères et son escouade de prolos photophores. Ils s’adonnent à des ballets frénétiques pimentés d’acrobaties à vélo. Pendant ce temps, l’échéance bancaire approche. Si à minuit Michael n’a pas déposé sur le bureau de l’infâme banquier Wilkins (Colin Firth, au top de la morgue britannique) un document introuvable, il perdra sa maison. L’heure avance. Alors les allumeurs de réverbères lancent leurs échelles à l’assaut de la tour de l’Horloge pour retarder de quelques minutes les aiguilles…

L’histoire du premier film:  Quand Mary rencontre Mickey

Un sourire enjôleur

Emily Blunt (Sicario) incarne avec évidence et grâce Mary Poppins. Cette Londonienne a tous les attributs du rôle: un teint de porcelaine Royal Doulton, un regard bleu horizon aisément réprobateur que contrecarre un sourire enjôleur. Elle chante et danse avec naturel. Né à New York, Lin-Manuel Miranda est formidable dans le rôle de Jack. Auteur et compositeur avant que d’être acteur, actif à Broadway et proche de la scène hip-hop, il a écrit les chansons de Vaiana, la légende du bout du monde ainsi que celles de Mary Poppins, toutes d’excellente facture.

Quelques ancêtres s’offrent un caméo. Dick Van Dyke, le Bert de 1964, fait le deus ex machina et, en trois pas de danse, rappelle qu’à 93 ans on est toujours vert. Et Angela Lansbury, alias Jessica Fletcher, vend des ballons magiques. Tous les personnages, petits et grands, sérieux ou insouciants, s’envolent parmi des nuées de pétales d’aubépine. Le retour de Mary Poppins est indéniablement «supercalifragilisticexpialidocious».


Le retour de Mary Poppins (Mary Poppins returns), de Rob Marshall (Etats-Unis, 2018), avec Emily Blunt, Lin-Manuel Miranda, Ben Whishaw, Meryl Streep, Colin Firth, 2h10

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