Exposition

Pink Floyd s’expose en démesure

Une exposition au Victoria and Albert Museum de Londres conte la trajectoire du groupe britannique entre immersion, dérèglement des sens et gigantisme. Une (re) découverte des plus éclairantes

Au Victoria and Albert Museum («V&A»), vénérable institution londonienne, on avait déjà vu l’exposition David Bowie en 2013. Cette fois, on vient y découvrir une rétrospective consacrée au «Floyd», gang rock britannique innovant, familier, lointain et pour tout dire parfois carrément barbant. Néanmoins, pour avoir inventé des textures sonores nouvelles et expérimenté des shows multimédias sidérants, Roger Waters et ses gars s’observent aujourd’hui comme des légendes pop. Mais de là à consacrer un événement à ce cargo pompier, pensait-on, il y a un pas que rien ne commandait de franchir. Erreur!

Camionnette noire

Faire patiemment la queue en compagnie de sexagénaires visiblement ravis de payer 25 livres leur ticket afin d’accéder à l’exposition. Piétinement encore devant un stand où est finalement délivré un casque audio 2.0. Marche à pas lents ensuite vers l’entrée de The Pink Floyd Exhibition: Their Mortal Remains («Leurs dépouilles mortelles») située au bout d’un couloir marbré, solennel.

Et là, première claque quand se découvre une reproduction géante de la camionnette Bedford noire que quatre étudiants (dont trois étudiaient l’architecture, et ce détail a son importance) avaient payé une misère en 1965. Une photo montre justement le van stationné dans une rue triste de Cambridge. A son bord, Roger Waters, Syd Barrett, Richard Wright et Nick Mason devaient trimballer leur matériel et courir les gigs à Londres où, rapidement, ils suscitaient la curiosité.

«Des choses bizarres»

«Pink Floyd, un groupe de pop psychédélique, a proposé des choses bizarres sur scène, avec leurs sons aux relents effrayants et des projections de diapositives courant sur leur corps», écrivait en 1966 International Times, revue britannique alternative née de la vague «New Press».

Ici, rappeler que Floyd n’est de loin pas l’inventeur de shows multidisciplinaires où musique, vidéo, lumières et scénographie théâtrale s’entrecroisent. Durant les mêmes années, Soft Machine ou The Velvet Underground proposaient des spectacles semblables aux impacts variables. Seulement, de ces concerts «totaux», les Anglais se feront bientôt une spécialité, ciselant des lives intimidants où le rock a valeur de véhicule, jamais de finalité. Durant les deux heures nécessaires à la contemplation de ce que l’on vient découvrir au V&A, leur ambition d’embrasser tous les sens est celle à laquelle on s’attachera en particulier.

Le son Pink Floyd

Une expo consacrée à un artiste ou un groupe rock, c’est quoi? Des événements conçus ces dernières années autour de Serge Gainsbourg, de Miles Davis ou des Rolling Stones, on retient essentiellement l’exhibition d’instruments, de pochettes de disque, de brouillons de chansons, de lettres intimes, et de clichés ou vidéos plus ou moins rares. Ce déballage, Their Mortal Remains n’y échappe pas.

Mais cette débauche de synthés, guitares ou consoles de mixage vintages placés sous vitrines est ici mise au service d’un propos séduisant: suivre au plus proche l’élaboration du son de Pink Floyd durant ses trois décennies d’existence. Un art situé à l’orée des avant-gardes pop d’alors et qui, passé les tribulations planantes de l’album The Piper at the Gates of Dawn – dont on fête cette année le cinquantième anniversaire – voit expérimenter des techniques et formes musicales au moins aussi décisives que celles explorées par The Beatles période Revolver et Sergent Pepper.

Créature

Pour origine, le blues (si, si). Pour inspiration des premiers temps, la littérature enfantine (Lewis Carroll, etc.). Pour moteur, une critique corrosive de la société occidentale, ses politiques fantoches, sa consommation effrénée, son impérialisme écologique. Pour outils, les technologies de studio qu’utilise le groupe en artisan, créant une musique barrée ou conquérante, parfois pontifiante, mais compréhensible par chacun.

Pour stratégie, enfin: une quasi-invisibilité soigneusement étudiée. Jusqu’à aujourd’hui! Car si les membres du Floyd apparaissent bien durant l’expo à travers des séquences vidéo où l’on cause albums, shows, design ou débâcles, il n’est là strictement question que des étapes de leur somptueuse épopée. «Chiens, moutons, cochons, nous sommes des animaux voués à l’abattoir», déclare Waters dans un film où il est question de l’album Animals. On imagine alors que, pour échapper au sort, lui et les siens se sont intentionnellement retranchés dans l’opacité…

Cochon gonflable

Animals (1977), c’est justement l’un des clous de Their Mortal Remains. A l’issue d’un parcours où chaque album de Pink Floyd est minutieusement interrogé, surgit un mur de parpaings blancs, reproduction du dispositif utilisé sur scène pour la tournée The Wall (1979).

Face à lui, une reconstitution de la Battersea Power Station. A proximité, des planches contacts sont exposées. On y découvre les lignes lugubres de l’usine londonienne paumée dans un environnement déprimé. L’Angleterre vit alors une grave dépression économique. Le Floyd choisit de la moquer, plaçant au sommet de l’une des cheminées un cochon gonflable qui s’envola, finalement…

Une oreille nouvelle

D’autres moments forts? Pour tout dire, il n’y en aura plus, le visiteur étant maintenant invité à se balader au gré de salles où des albums faiblards sont célébrés: A Momentary Lapse of Reason (1987) ou The Division Bell (1994) bouclés à l’issue de vilaines fâcheries et prétextes à des concerts pharaoniques partout donnés sold-out. Du Pink Floyd, à dire vrai, on avait finalement (et principalement) conservé en mémoire ces son et lumière délirants, ne visitant plus leurs grandes œuvres, Atom Heart Mother (1970) ou The Dark Side of the Moon (1973), que très exceptionnellement – sinon jamais.

C’est donc là l’immense qualité qu’on prêtera à cette exposition: souffler l’envie de réécouter le groupe d’une oreille nouvelle. Mais tout de même! Pas trace dans l’inévitable boutique souvenirs du V&A du t-shirt jaune siglé «I Hate Pink Floyd» que Johnny Rotten des Sex Pistols avait, durant les seventies, popularisé. Dommage, pour rire, on l’aurait bien acheté…


A voir:

Pink Floyd: Their Mortal Remains, V&A Museum, Londres, jusqu’au 1er octobre.

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