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critique

«Pinter nous apprend à observer le réel avec inquiétude et suspicion»

Essayiste et historien du théâtre, Georges Banu pose un regard critique sur l’œuvre de Pinter.

«Pinter? C’est un immense fournisseur de matériau scénique!» Essayiste et professeur d’histoire du théâtre à l’Université de la Sorbonne, Georges Banu n’est pas près d’oublier sa découverte de l’univers de Pinter. En 1969, à Bucarest, il assistait à une représentation du Gardien, monté par Ivan Hemler. Tout le frappe alors: le poids d’une écriture qui colle au monde, sans le réduire jamais à un discours.

Le Temps: Comment situer Harold Pinter dans la constellation théâtrale contemporaine? Certains le hissent à la même hauteur que Samuel Beckett…

Georges Banu: C’est du Beckett light! C’est comme le Coca light qui n’a pas tout à fait le goût du Coca. Chez Pinter, il y a des ingrédients à la Beckett: des figures marginales, une inquiétude qui suinte à chaque réplique, une violence latente. Mais Pinter n’a pas la radicalité de son aîné. J’en veux pour preuve qu’il y a beaucoup de grands spectacles à partir des pièces de Pinter, peu à partir de celles de Beckett. Celui-ci a su exprimer la condition humaine à travers des situations qui ont valeur de métaphore: Vladimir et Estragon attendant Godot au pied d’un arbre. Pinter n’est pas à cette hauteur-là. C’est autre chose.

– Comment définiriez-vous son art?

– L’ambiguïté, c’est sa griffe. Il propose une manière d’observer le réel, avec inquiétude et suspicion. Au fond, il nous apprend à regarder le monde. C’est un grand artisan, mais pas un maître comme Beckett.

– Quel type de société représente-t-il?

– Ses personnages ont un ancrage dans le réel. Ce sont souvent des marginaux dont la logique est difficile à saisir. Cette référence à une réalité connue rend son théâtre plus immédiatement saisissable que celui de Beckett, si on poursuit la comparaison!

– Pinter est un dialoguiste d’exception. Quelle est sa technique?

– Il n’y a jamais de bavardage dans ses pièces. Ses dialogues ont une part d’ombre. Et leur force, c’est qu’ils n’excluent jamais le spectateur. Pinter ne nous asphyxie jamais: il nous attire dans sa nasse, nous ménage un espace pour respirer, pour nous projeter dans sa construction. C’est pour les acteurs une matière extraordinairement stimulante: elle induit un jeu fondé sur la réserve et l’esquive. Impossible ici pour le comédien de trop en dire, sans gâcher l’édifice.

– Le public est parfois désorienté par le flou à la Pinter, une manière de noyer les contours du drame.

– Chez Pinter, rien n’est frontal, tout est oblique. Le spectateur est appelé à avancer sur un terrain glissant, à se frotter à un mystère toujours pénétrable.

– L’ambiguïté est la marque de son théâtre. Dans le champ politique en revanche, ses positions sont très tranchées. Comment expliquer ce hiatus?

Il se peut que comme Ionesco vers la fin de sa vie il en ait eu assez de cette ambiguïté. Il est devenu de plus en plus explicite dans ses combats. Ce qui l’a occupé essentiellement ces vingt dernières années, c’est la politique. Ses dernières pièces n’ont pas la qualité d’étonnement du début. Il est passé à autre chose.

– A-t-il fait des émules?

Il a tellement marqué que la génération qui a suivi a souhaité s’émanciper. Sa filiation est rebelle, si vous voulez. Songez par exemple à Sarah Kane, à la violence dévastatrice de ses textes, manière qu’elle a de répercuter le chaos des années 1990, avant de se suicider à 28 ans. Alors que chez Pinter l’économie est la règle, chez elle au contraire la nausée s’exprime en coulées, en situations insoutenables. Sa lecture du monde est voisine de celle de Pinter. Mais son théâtre explose, contrairement à celui de son aîné.

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