Le Temps: Artistiquement, 2014 est une excellente année pour Montreux…

Mathieu Jaton: C’est le moins qu’on puisse dire. De très belles surprises.

– L’édition précédente était une année de transition, après la mort de Claude Nobs et la restructuration complète du festival. Avez-vous douté?

– Je n’ai pas vraiment douté. Je n’ai pas eu le temps de me poser trop de questions.

– Mais vous vous prépariez depuis longtemps à cette succession…

– Quand on travaillait ensemble avec Claude, on n’avait pas l’habitude de réfléchir à demain. Sa méthode de travail était celle de l’improvisation. Malgré son charisme, malgré son omniprésence, il avait en réalité préparé son départ. L’équipe était prête. Quand il s’en est allé, nous avons ressenti un manque horrible mais on ne s’est pas posé de questions. Tout le monde y est allé de son petit commentaire, chacun avait un point de vue sur ce que le festival devait devenir. Je savais que je ne pourrais pas entrer dans son costume. J’ai pris du recul. Et étrangement, je ressentais une certaine confiance.

– Les musiciens eux-mêmes étaient là, dans l’expectative. Certains se posaient des questions sur votre capacité à faire vivre cette histoire…

– L’attente la plus importante venait des artistes et des agents. C’est le cœur de notre métier. Je les connaissais déjà, je les avais rencontrés cent fois avec Claude. Mais ce n’est pas la même chose quand on est en charge des choses ou quand on accompagne seulement. Lorsque le tourneur de Joe Cocker est arrivé l’année dernière, j’ai eu l’impression de passer un examen. Il est un des maîtres internationaux de sa profession. Si quelqu’un de son acabit quittait Montreux en disant que le festival n’était plus comme avant ou que la mort de Claude Nobs avait tout changé, alors la nouvelle se serait répercutée partout. Il est finalement venu vers moi et m’a félicité. Il m’a dit que l’esprit de Nobs était toujours là. Et je me suis dit, à ce moment-là, que nous avions gagné une partie. Dès septembre, les grands agents anglais ont repris contact avec nous. Les relations sont fluides. Claude a créé un patrimoine d’amitiés qui s’est perpétué après sa mort. Quand Stephan Eicher m’appelle en me disant qu’il veut faire un projet pour Montreux «à la Claude Nobs», je suis comblé. Je me sens juste comme le chef d’orchestre d’une aventure dont les bases sont saines.

– Ce festival, vous en connaissez les moindres ressorts…

– Quand je suis arrivé au Montreux Jazz Festival, j’avais 24 ans. J’ai été nommé secrétaire général quand j’avais 25 ans. J’ai eu le temps de faire mes armes et de prendre des claques. J’ai souvent entendu: «C’est qui ce petit con qui ne sait rien de l’histoire du festival?» On m’a appelé le gratte-papier, la marionnette. Cela m’a renforcé. L’essentiel pour moi est la relation que j’ai bâtie avec Claude. C’est quelque chose qui nous appartient.

– Le milieu de la musique ayant tellement changé, il semblait que les relations personnelles de l’ère Claude Nobs, cet entregent naturel, n’étaient pas aussi fondamentales aujourd’hui. Et pourtant, avec des artistes comme Woodkid, vous prouvez que vous êtes en train d’établir, vous aussi, des relations au long cours…

– Les relations interpersonnelles que Claude avait développées étaient issues des maisons de disques. Claude a travaillé pour Warner pendant 35 ans. Il a tourné avec Prince quand il avait 20 ans, il a connu Deep Purple, Led Zeppelin grâce à cela. C’était une époque où les labels étaient tout puissants. Et Claude a réussi à transformer ces relations en amitiés. Ce qui, en soi, est remarquable. Aujourd’hui, c’est différent. Il faut jouer le jeu des agents, des tourneurs. Cela ne sert à rien d’être en marge de ce nouveau modèle. Avec Carlos Santana, qui est un ami du festival et qui a signé avec l’énorme agence Live Nation, nos relations privilégiées étaient inutiles si nous ne travaillions pas de concert avec les agences. Avec Woodkid, nous nous sommes donc contentés de l’inviter l’année dernière lors de sa tournée et j’ai profité de cette occasion pour aller le rencontrer en coulisses de sorte que la magie de Montreux opère.

– Avec une liberté phénoménale puisque vous avez pu lui proposer de dessiner l’affiche du festival. Vous lui avez aussi offert une salle pour un concert-surprise gratuit…

– C’est la beauté de Montreux. C’est pour ces raisons que je ne pourrai jamais travailler dans un autre festival que celui-là. C’est la grande liberté que la structure nous offre et que le Conseil de fondation accepte de nous céder. Pouvoir continuer à parier sur ces petits grains de folie de Claude Nobs, aller voir cette année Jamie Cullum à l’issue du concert pour lui proposer d’aller faire le bœuf au club, c’est précieux. Rien n’est impossible. A n’importe quelle heure de la nuit, on peut activer un bouton, avoir un batteur et un bassiste qui viennent jammer jusqu’à 3 heures du matin avec Jamie Cullum. Quand j’ai été nommé directeur, j’ai entendu dire que j’étais un mauvais choix parce que je n’étais pas assez connu du sérail et qu’il valait mieux aller chercher une grande star internationale pour diriger le festival. C’était très mal connaître le fonctionnement du Montreux Jazz Festival. Avec la programmatrice Michaela Maithert, nous avons chacun à notre niveau tissé des réseaux depuis plusieurs décennies. Nous sommes complémentaires. Et grâce à David Torreblanca, qui s’occupe plutôt du Lab, nous avons ouvert de nouvelles pistes dans des festivals où nous n’allions plus, comme South By Souhwest au Texas. On a créé des contacts avec les jeunes agents. Ne jamais s’endormir sur notre histoire prestigieuse, c’est le défi.

– Pendant que nous parlons, nous voyons passer sur le lac une montgolfière aux couleurs d’un horloger qui est l’un de vos sponsors principaux. Une des idées fausses sur Montreux, peut-être, c’est qu’il s’agit d’un festival de luxe avec des sponsors dans tous les coins. Mais c’est en réalité une structure extrêmement fragile…

– C’est la beauté du colosse. Cette année, à cause de la pluie, nous avons eu 10% de baisse sur la vente de nourriture et de boisson, cela représente un demi-million de pertes. On peut se dire que, sur un budget de 25 millions, cela ne représente pas grand-chose. Mais quand nous connaissons une édition exceptionnelle – c’était le cas l’année passée – notre marge bénéficiaire ne représente, là aussi, que 1,5%. C’est un colosse aux pieds d’argile, parce que nous nous autorisons à faire des choses qui ne sont pas rentables. Nous pourrions segmenter les quais, réduire l’accueil extérieur, nous pourrions faire payer tous les accès. Mais la magie de Montreux est liée à un état d’esprit. On essaie bien entendu de ne pas prendre des risques disproportionnés. Nous avons renforcé notre capacité d’accueil gratuite dans des lieux couverts et cela nous a évité le drame malgré la pluie. Notre équilibre reste improbable. Si quelqu’un créait aujourd’hui un festival comme Montreux, il serait mort-né. C’est parce que nous avons 50 ans d’histoire, cette relation particulière créée avec le festivalier, que nous pouvons continuer…

– Mais cela exige de vous parfois des concessions qui paraissent exagérées. Ce parterre de sponsors apathiques dans les premiers rangs du concert de Stevie Wonder, alors que les spectateurs debout souffraient dans le fond de la salle…

– C’est une impression fausse. Dans le parterre assis, il y a toujours la même proportion de tickets pour les sponsors, y compris pour le concert de Stevie Wonder c’est-à-dire environ 15% des places. Par ailleurs, nous vendons des paquets de places à des entreprises, mais il ne s’agit pas de sponsors.

– N’est-ce pas malgré tout un problème? Ces spectateurs confortablement assis dans les premiers rangs et, derrière, une expérience du concert qui est parfois insupportable au point où des centaines de personnes qui avaient tout de même payé 185 francs pour ce concert ont préféré le regarder à l’extérieur de la salle, sur un écran…

– Je vous rejoins totalement sur ce point. Nous avons cherché à améliorer considérablement cette année la disposition des sièges. Mais le soir de Stevie Wonder, j’ai également trouvé assez laide cette configuration. Le problème de la salle, c’est qu’elle a 500 places assises sur le balcon et 3500 debout et que nous avons beaucoup de demandes pour des places assises. Il ne faut pas oublier que la musique de Stevie concerne d’abord la génération de mes parents. Nous avons vendu en premier les places assises. La grande difficulté de Montreux, c’est de trouver l’équilibre juste entre nos contraintes et le public visé. Ce n’est pas un problème simple. Nous présentons les plans de salle lors de l’achat des billets. Mais je comprends bien que c’est de la théorie. Quand on paye 185 francs son billet et qu’il y a un retard de plusieurs dizaines de minutes au début du concert, les sentiments s’exacerbent. Il y a eu une conjonction de situations un peu malheureuses. Moi, je transpirais dans la coulisse en me demandant quand le spectacle allait enfin commencer. Tout cela échauffe les esprits. Si nous pouvions offrir tous les concerts en configuration debout, cela serait plus facile. Mais ce n’est pas possible.

– Malgré le prix élevé des billets, vous ne faites pas de bénéfice sur les concerts. Notamment avec un cachet, pour le concert de Stevie Wonder, qu’on peut estimer à un demi-million de francs…

– Comme pour Prince, pour Sting ou Leonard Cohen, il ne s’agit pas de gagner de l’argent. On a toujours eu cette philosophie. Nous dépendons donc de la vente de boissons et de nourriture pour équilibrer le budget. A l’époque déjà, Claude Nobs s’agaçait du fait qu’il doive vendre des saucisses pour survivre! Mais le principe est resté. Quand je calcule la rentabilité d’un concert, seuls les frais artistiques doivent être équilibrés par la billetterie. Nous comptons sur un taux de remplissage de 85% au plus bas, ce qui est extraterrestre! N’importe quel économiste nous traiterait de fous! Cela ne me dérange pas: nous souhaitons contenir l’inflation du prix des tickets. Ce qui nous contraint, lorsque le public est jeune, à refuser des groupes si leur cachet est trop élevé. Dans le hip-hop américain, par exemple, nous devrions vendre des billets à 220 francs pour assurer un minimum de rentabilité. Et cela, je ne peux pas l’accepter. Pour le concert d’Outkast cette année, je pense qu’on était trop cher…

– Pour une place debout: 125 francs…

– Je crois que c’était un prix inadapté au public visé. Nous continuons d’apprendre. C’est mon cauchemar quand je dois établir les prix du billet juste avant la conférence de presse. Ce n’est pas une science exacte. On est toujours plus intelligent après. Même l’histoire du festival ne nous enseigne pas grand-chose sur ce point. Parfois, on accepte de perdre de l’argent sur un concert, comme c’est le cas pour Stevie Wonder, parce qu’on estime que c’est notre mission. Ce que j’espère à chaque fois, c’est qu’il y ait un nombre de spectateurs suffisant qui mettent en parallèle le caractère historique d’un concert et le prix du billet exigé pour y assister.

– On savait que le rêve de Claude Nobs, c’était justement Stevie Wonder à Montreux. Quels sont vos rêves?

– Il y a beaucoup de choses qu’il nous reste à faire. Je rêve d’un plateau avec David Bowie et Jack White ensemble. Ce que j’aime, c’est de faire venir dans ce lieu relativement petit des artistes qui sont habitués à des énormes productions. A la manière de Prince. Revenir à l’essence de la musique. J’aimerais AC/DC en quartette tout simple. Les Red Hot Chili Peppers, Peter Gabriel, Paul McCartney, Bruce Springsteen. Montreux doit continuer à créer l’exception. On me pose souvent la question du cinquantième anniversaire du festival qui se profile à l’horizon. Il ne s’agit pas seulement de faire venir des stars. Je ne veux pas faire des promesses que je ne pourrai pas tenir. Il faut que l’héritage rencontre le futur des musiques. Pour le 50e anniversaire, j’imagine une très grosse soirée brésilienne où ceux qui ont fait l’histoire de la musique brésilienne rencontreraient les jeunes des favelas. Voilà ce que Montreux doit faire. Trouver l’équilibre entre l’histoire et le présent. Même du point de vue technologique, j’aimerais prouver que Montreux est global, proposer des concerts en streaming dans le monde entier avec des commentateurs locaux qui présenteraient la musique selon leur point de vue. J’aimerais développer encore la Montreux Jazz Artists Foundation et voir le monde de la musique à partir de l’expérience des artistes. Notre académie, qui permet à des jeunes musiciens de se connecter aux réseaux internationaux de salles, va dans ce sens. Il faut parier sur l’ADN de la musique de demain. Nous devons nous soucier du gamin de 18 ans qui vient de remporter le concours de piano. C’est lui qui a besoin de nous.