En chaque journaliste sommeille un petit Tintin reporter. C’est une seconde nature. J’ai eu récemment mon moment Le Crabe aux pinces d’or à l’arrêt de bus, en bas de chez moi. Derrière la machine à billets s’étalait une affiche publicitaire pour un magasin de meubles. J’ai oublié le slogan mais pas le petit chien qui posait au pied du canapé en cuir: mine chafouine, corpulence de molosse, oreilles de chauve-souris. Un bouledogue gris-noir.

Les sens en éveil et la houppe au vent, j’ai pris d’un coup conscience que j’étais entourée de bouledogues. Dans mon quartier, dans la rue en général et jusque sur les affiches pour des boutiques sans prestige. En montant dans le bus, j’échafaudais mille hypothèses. Et si le bouledogue disait plus de l’époque que n’importe quelle analyse? Mais que dit le bouledogue? Telle était la question. Il fallait mener l’enquête.

Pas un chien

«Votre impression est tout à fait fondée! Les bouledogues sont à la mode depuis quelques années déjà et victimes de cette mode», me glisse par e-mail Isabelle Dupraz, présidente de l’association Bouledogue Attitude.ch, un groupe de passionnés qui recueillent les bouledogues abandonnés et leur trouvent une nouvelle famille. Nous poursuivons par téléphone le lendemain et c’est là que surgit cette phrase qui sera une clé pour la suite: «Le bouledogue n’est pas un chien mais une personne.»

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C’est dans la Londres de Dickens que le «Bull Dog» est né. Sur les terrains vagues des faubourgs, un chien, tout de muscles et de courage, est capable de se battre contre des taureaux. Quand les combats de chiens sont interdits, les éleveurs croisent le bulldog avec des terriers. Devenu plus petit, il se spécialise dans la chasse aux nuisibles. Vers 1850, il traverse la Manche. Dans la région parisienne, le bouledogue est croisé avec le ratier et devient la coqueluche des artisans. Jusqu’en 1900 où se déclenche la première bouledoguemania.

Front de penseur

A ce moment de l’histoire, la grande Colette entre en scène. Elle est inséparable de Toby-chien, un bouledogue, bien évidemment: «Je ne veux pas un chien, je veux un bouledogue. Un bouledogue avec un œil ici et un œil là, très loin l’un de l’autre, et un gros front de penseur; pas de nez ou si peu, un cou bien épais, la tête dans les épaules… Enfin, un bouledogue!» écrit-elle dans De la patte à l’aile. Rois et magnats de toute l’Europe s’en entichent à leur tour. Mais la vague retombe, après la Seconde Guerre mondiale, grosso modo.

Les années 1970 vont fêter le cocker qui porte les pattes d’ef aux oreilles et toute la nonchalance revendiquée de ces années-là. Le jeu de miroirs est tellement énorme que l’on a du mal à y croire. Le bouledogue, devenu français, retrouve la lumière vers les années 2010. Que s’est-il passé? A temps difficiles, voire hargneux, faut-il des chiens prêts à bondir? C’est en fait tout le contraire. Le bouledogue est une crème: sociable, joueur, pot de colle, flemmard, casanier, pas sportif pour un sou et sans instinct de chasse. Il est l’antithèse des temps difficiles. Tout porte à croire qu’il aura la cote pour un bon moment.

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