Musique

La piste de dance, miroir d’une société en mouvement

Il y a trente ans, le «Summer of Love» anglais précipitait l’épanouissement d’une «club culture» qui devait bouleverser mœurs et esthétiques en Occident. Portrait du «dance floor», révélateur des changements socioculturels contemporains

1987. Dans un hangar reconverti en club, des gamins dansent comme si le monde allait s’écrouler. Sur leurs visages, l’extase. Dans leurs mouvements, la nécessité de se libérer de ce qui accable et fait plier. Autour, le monde fait «boum»! Peu après, gavés d’ecstasy, on retrouve les mêmes en rase campagne. Et la fête de reprendre cette fois sous les étoiles, exprimant alors que les corps se frôlent et transpirent l’émerveillement qui existe à se déclarer en vie. C’était il y a trente ans. Alors que l’administration Thatcher hypothéquait l’avenir de ses enfants, le Summer of Love frappait Manchester. La pop culture ne s’en est pas remise. Mieux: la piste de danse, le dance floor, a changé le cours de nos sociétés depuis.

Après le punk, l’acid house s’apprête prochainement à faire son entrée dans de prestigieuses institutions culturelles européennes. A grand renfort d’archives, on fera le point sur ce qu’un phénomène socioculturel d’envergure né des forces conjointes de la beat techno et des drogues récréatives a durablement bouleversé dans la culture occidentale: esthétiques, mœurs et codes sociaux. Mode, architecture et design. Trois décennies après ces nuits par lesquelles le club Haçienda a engendré depuis le mouvement Madchester, une vague artistique d’une ampleur rarement constatée, le paysage pop mondial vit toujours sur ses brisées. De Londres au Cap, de Dubaï à Shanghai, du récent blockbuster d’animation Tous en scène au morceau qui accompagne votre pub préférée, le beat synthétique est incontestablement devenu affaire de grammaire culturelle universelle.

Promesses du Nouveau Monde

Toutefois, derrière ce phénomène global, une histoire souterraine, largement méconnue, attend d’être minutieusement auscultée. Curieusement, à ce jour, aucun ouvrage sérieux ne se propose de la rapporter dans son entièreté, sa complexité, sa fureur. Cette trajectoire, c’est celle du dance floor au cours du siècle passé – et jusqu’à aujourd’hui. Non pas un lieu de loisir destiné à la masse, un espace de divertissement pour veaux, mais un berceau de la construction identitaire, un terreau de la «culture jeune», un territoire de la révolte et un laboratoire des avant-gardes contemporaines. Rien que ça.

La villa Noailles, centre d’art fameux fondé à Hyères, dans le Var, vient de présenter La boîte de nuit, exposition où se médite «l’enthousiasme prospectif qui caractérise les architectures» des discothèques depuis les années 1960 jusqu’à aujourd’hui. Redéfinition de l’espace et du design, expérimentations formelles, recours aux technologies: le night-club y était observé sous l’angle d’un «nouvel art», selon Roland Barthes. Un lieu physique et mental conciliant corps, culture et espace à l’avant-poste de changements progressistes. Une notion bien sûr étrangère aux dancings et salles de bal d’autrefois. Néanmoins, c’est bien sur leur parquet que l’histoire moderne du dance floor s’est imaginée. Bref rappel.

Un tour au Louvre ou au Musée d’Orsay suffit pour mesurer la place centrale que tiennent depuis toujours les danses populaires dans nos sociétés. De Bruegel à Poussin ou Renoir, la peinture s’est constamment appliquée à souligner combien danser signifie pour une communauté s’harmoniser, serait-ce sous le joug de codes stricts auxquels le corps ne saurait se dérober lors de fêtes de village ou de fastes royaux. Mais autour de 1920, aux Etats-Unis, cette notion s’effondre.

A une population issue de l’immigration européenne qui cherche à embrasser une identité américaine, le jazz offre un véhicule inédit: le beat. Une pulsation sensuelle, impérieuse, par laquelle des jeunes gens expriment pour la première fois librement par la danse toute l’exaltation qu’il y a à grandir dans une société moderne. Dès lors, le beat accompagne la progressive construction d’une identité adolescente, puis la naissance d’un marché taillé pour capter l’argent de poche des ados. Ils veulent danser? On leur bâtit des lieux. Ces discothèques depuis lesquelles, durant les sixties, une jeunesse appelle à la naissance d’un monde «nouveau».

Architecture radicale

«Durant les années 1960, les boîtes de nuit sont conçues comme des territoires d’innovation sociale, artistique et technologique», explique Audrey Teichmann, curatrice genevoise comptant parmi les commissaires de l’exposition La boîte de nuit. «La disparition de l’orchestre au profit de systèmes de diffusion et d’amplification de la musique bouleverse les rituels et les temps de la fête. Ils deviennent sans fin.» En Italie, les fondateurs de l’architecture radicale utilisent les clubs pour expérimenter des espaces libérés de leurs contingences physiques et temporelles. Murs, fenêtres, escaliers sont abolis. Les discothèques privilégient flexibilité, multimédia, transdisciplinarité et nouveaux schémas affectifs. Le corps est au centre du débat sur l’émancipation sexuelle, raciale et productive? Le club lui invente un avenir!

La fin d'une exubérance physique

«Ces établissements sont alors des foyers plurimodaux, plus proches du théâtre expérimental que de la boîte de nuit, souligne Audrey Teichmann. A l’avènement du disco à New York au cours des années 1970, ils inscrivent cette fois le dance floor comme leur promesse principale.» Hier espace libératoire et utopique, la piste de danse traduit maintenant les crises (financière, idéologique, identitaire) de son temps, se découvrant au creux de lieux industriels nus où les corps se diluent. Une décennie plus tard, alors que débute le Summer of Love, elle s’invente cette fois en plein air et comme aux marges du monde. Trente ans après, ses adresses phares, à l’instar du club Berghain de Berlin, occupent des espaces indéfinis, quasi désinvestis.

«L’impact des technologies a dissous le corps, qui s’est évaporé dans les réseaux sociaux et les connexions distantes, constate Audrey Teichmann. Les espaces voués à la célébration de la rencontre collective des corps ont perdu leur pertinence. Peut-être assistons-nous à la fin d’une exubérance physique communautaire, à la fin du collectif en général.»


 Beat, disco et gueule de bois

C’était il y a quinze ans. Les rave parties étaient enterrées, la techno se goûtait désormais dans des clubs homologués. La French touch connaissait son triomphe, les Daft Punk étaient hissés au rang d’idoles. Et, brusquement déclarée ringarde, une génération de rockeurs gouailleurs nourrissait les poubelles de l’histoire. C’est à cette époque que le journaliste français David Blot et le dessinateur Mathias Cousin (1972-2002) publiaient le premier volume d’un roman graphique audacieux: «Le Chant de la machine», ouvrage-culte que les Editions Allia ressortent dans une édition luxueuse où se content – par l’anecdote, la reconstitution et une galerie de portraits d’artistes pionniers – les turbulentes épopées disco et house. Du New York en banqueroute où se définissent les contours de la club culture moderne aux plages d’Ibiza, symbole d’une dance culture aujourd’hui devenue globale, cette épopée musicale contemporaine longtemps ignorée, sinon méprisée, se découvre dans ses reliefs insoupçonnés et épisodes clés.

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