portrait

Pitch Comment, humour et bonne mine

Le dessinateur de presse jurassien croque son monde avec des dents pointues. Récemment pris à partie par l’UDC de son canton pour une histoire de panneau touristique, il ouvre de grands yeux ronds sur cette guerre picrocholine

Quand il a reçu ce SMS d’un député lui disant qu’on parlait de lui au parlement cantonal, il a dû, en bon Jurassien, se demander ce qu’il avait refait. «Il», c’est Pitch Comment, dessinateur de presse de Porrentruy qui envoie valdinguer les cuistres dans Vigousse, Arc Hebdo, La Torche 2.0 ou encore Culture en Jeu. Et ce matin-là, on lui mettait le doigt dans l’engrenage du Welschgätterligate. Le quoi? On vous explique.

Panneaux de signalisation humoristiques

En 2014, Jura Tourisme mandate Pitch pour qu’il réalise des pancartes humoristiques qui seront placées sur plusieurs axes de tourisme pédestre. En 2015, on en dresse à quelques endroits: à Seleute, au col de la Croix, aux Enfers. Et au Welschgätterli: ce petit col est situé à cheval sur les communes de Montsevelier et d’Erschwil – il marque la frontière entre le canton du Jura et celui de Soleure. Il se trouve donc aussi sur la ligne de partage des langues: le Röstigraben.

C’est sur cette donnée que Pitch a conçu son panneau: sous un phylactère énonçant «Sommet du Röstigraben», on voit deux panneaux de signalisation plantés sur le sommet du Welschgätterli: sur le premier, rose et qui pointe vers un ciel bleu ensoleillé, on lit «Jura» – avec un cœur; sur le second, grisâtre et qui pointe en sens inverse vers un ciel nuageux et pluvieux, on lit «Reste du monde».

«Le gouvernement jurassien ne souscrit absolument pas à ce message»

Pendant plus de deux ans, silence radio – à croire que personne ne va traîner ses guêtres dans ce pays de loups. Jusqu’au 22 novembre dernier: durant la séance plénière du parlement cantonal, le député UDC Didier Spies fait part au gouvernement de son inquiétude quant au panneau, susceptible selon lui de froisser nos compatriotes d’outre-Sarine. Jacques Gerber, ministre PLR de l’Economie et de la santé, prend les choses au sérieux: «Le gouvernement jurassien ne souscrit absolument pas à ce message», indique-t-il à Didier Spies.

Le panneau sera-t-il condamné? C’est là que la machine s’emballe: la presse romande se prend de passion pour le Welschgätterli, La Torche 2.0 lance une pétition sur change.org, et le ton monte jusqu’à l’épilogue: le gouvernement jurassien indique à la toute fin du mois de novembre qu’il ne touchera pas à l’objet du délit.

Rire caractéristique

On rencontre Pitch une semaine plus tard dans son biotope de Porrentruy. A l’Auberge du Mouton, on attaque le menu du jour mollo, avec une terrine. «Je leur ai pourtant bien dit qu’ils allaient se ridiculiser avec cette histoire. Que l’UDC s’offusque, je comprends, elle est là pour ça. Mais que le gouvernement saute dedans à pieds joints… En plus, j’ai quand même fait des dessins meilleurs que celui-là!» Et de partir d’un rire à la fois caractéristique et très peu entendu sur cette terre: quelque chose d’à la fois nasillard, saccadé, puissant, et qui gravit la gamme.

Dans une vie antérieure, Pitch était peintre. Puis il n’a plus pu peindre. «C’était un blocage, vraiment physique. Ma mère me disait qu’elle était sûre que ce que je faisais était quand même bien. Alors je l’ai amenée dans mon atelier. Et quand elle est entrée, elle a fait: «Ah ouais, quand même…»» Il fallait changer de registre. Ce sera fait peu après l’entrée dans le XXIe siècle, lorsqu’il lance avec une bande de copains un blog, Léo-la-Gaule, qui enquille les brèves de comptoir des rades de Porrentruy. En 2006, il crée avec la même équipe un autre blog, Super-Elector, qui canarde la campagne électorale jurassienne.

«A l’époque, dit Pitch, je me contentais de mon boulot d’illustrateur. Mais à force de retranscrire ce que me disaient les copains, ça m’a donné des idées.» Il se lance alors dans la BD (la série des Indociles avec Camille Rebetez, ou ses propres Souvenirs de Damas), et surtout dans le dessin de presse au sens strict: il est recruté par Arc Hebdo, puis par Vigousse. «En 2008, au Salon du livre de Genève, un copain a croisé Barrigue, qui venait de se faire virer du Matin. Il a fait ma pub.» Ça marche: Barrigue le rappelle («Presque deux ans plus tard!») et l’embarque dans l’aventure du petit satirique romand puis dans celle de l’association Crayons solidaires, dont le but est de se rendre dans les camps de réfugiés, de la Grèce à la Palestine, pour y dessiner et «rendre un peu de dignité aux gens».

Ses dessins parviennent à être puissants et légers – les qualités d’une bonne damassine en somme

Chappatte

Le directeur de Vigousse ne tarit pas d’éloges: «Pitch est un grand illustrateur de BD et un excellent dessinateur de presse, bien qu’il soit Jurassien et coupé du monde.» Stéphane Babey, le rédacteur en chef du titre, n’est pas moins laudateur: «Il a tout ce qui fait un grand dessinateur de presse. Un trait immédiatement reconnaissable, un art de la caricature en quelques traits, un vrai sens du texte et de la formule. Et il possède la principale qualité qui, pour moi, rend vraiment un artiste ou un humoriste estimable: l’humilité. Comme ça, quand on se rencontre, ça en fait au moins un des deux qui est humble.» «Ses dessins parviennent à être puissants et légers – les qualités d’une bonne damassine en somme», surenchérit encore Chappatte, jamais très loin du Jura.

La machine à compliments tourne aussi à plein régime chez Luc Schindelholz, le patron de La Torche 2.0. Arrêtons-la un moment. Qu’est-ce que Pitch lui-même pense de son travail? La réponse est immédiate: «Riss, le directeur de Charlie Hebdo, disait qu’il fallait dix ans pour former un dessinateur. J’ai fait mes comptes: j’arrive bientôt à la fin de mon apprentissage.»


Profil

1970 Naissance à Porrentruy («Où je finirai»).

1993-95 Paris («Auditeur libre aux Beaux-Arts. Et aux bistrots»).

2006 Création du blog Super Elector: («J’arrête définitivement de peindre – pour le bien de tous»).

2008 Commence à dessiner pour Arc Hebdo.

2009 Commence à dessiner pour Vigousse.

2012-2016 Les Indociles, 5 tomes (éditions Les Enfants Rouges, scénario Camille Rebetez).

2014 Commence à dessiner pour Culture Enjeu.

2017 Souvenirs de Damas (ed D + P, Delémont’BD, Page d’Encre).

2017 Lancement de La Torche 2.0.

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