Pixar dans le cerveau d’une préado

«Vice-versa» de Pete Docter ramène le studio à ses sommets

Drôle, émouvant et surtout génialement conceptuel, le film épatera petits et grands

Depuis son rachat par Disney et sa propension à donner des suites à ses plus grands succès, on avait pu croire Pixar, le studio du renouveau de l’animation, sur une pente savonneuse. Inquiétude confortée par le passage de ses réalisateurs phares Brad Bird (Les Indestructibles, Ratatouille) et Andrew Stanton (Le Monde de Nemo, Wall-E) au cinéma en prises de vues réelles (Mission: Impossible 4, John Carter). Sans oublier l’altération patente de jugement de John Lasseter (Toy Story, Cars), père fondateur promu à la supervision artistique de l’ensemble des dessins animés Disney. Heureusement, c’était compter sans Pete Docter. Avec un brillant Vice-versa (Inside Out), ce dernier rétablit le cap de la firme à la lampe de bureau et s’affirme comme le cinéaste le plus conceptuel de la bande.

Vingt ans après le premier Toy Story (1995), le quinzième long-métrage de Pixar est à nouveau une réussite bluffante. Une idée de fou parfaitement développée et réalisée. Après une mise en abyme du cinéma via les monstres du placard enfantin (Monstres & Cie) et une aventure métaphorique de l’acceptation de la mort (Là-haut), Docter propose une histoire qui se déroule sur deux plans: la vie réelle d’une fille de 11 ans et ce qui se joue dans son esprit – ou plutôt dans le centre de contrôle de ses émotions, figurées par des petits personnages amusants. Un concept qui passera à nouveau loin au-dessus de la tête des plus petits, mais qui les enchantera pourtant, de même que les adultes.

Tout commence par la naissance de Riley, pour le plus grand bonheur de ses parents gagas. Aussitôt apparaît également, dans un espace abstrait encore flou, une créature qui, appuyant sur un bouton, obtient du bébé son premier rire. Suit un montage de la petite enfance qui, derrière Joie (c’est son nom), voit surgir quatre autres émotions primaires: Peur, Colère, Dégoût et Tristesse. Ensemble, elles vont veiller sur Riley en laissant Joie, un peu «control freak» sur les bords, dicter sa loi pour obtenir de beaux souvenirs positifs (des billes ensuite transférées dans la bibliothèque infinie de la mémoire).

Il faudra un moment aux plus réticents pour s’accorder au graphisme, qui alterne un pseudo-réalisme très lisse pour «l’extérieur» et une stylisation aux couleurs criardes (et codifiées) pour «l’intérieur». Mais le récit lancé, on s’y fait vite. Le tournant dans la vie de Riley (d’après l’expression américaine signifiant une vie tranquille et plaisante), restée fille unique, survient le jour où ses parents décident de quitter leur bourgade du Minnesota pour déménager à San Francisco, où son père veut monter une affaire. Adieu cocon de l’enfance, meilleure copine et équipe de hockey. Maman et Joie ont beau s’évertuer à lui remonter le moral, la jeune fille s’assombrit et se ferme comme une huître au grand dam de ses anges gardiens.

Durant le premier jour traumatisant de Riley dans sa nouvelle école, Joie et Tristesse se disputent le souvenir essentiel qui en résulte et se retrouvent accidentellement éjectées loin du centre de contrôle. Elles feront tout pour revenir par l’une des passerelles qui y mènent via les îles de la Personnalité (esprit ludique, amour de la famille, honnêteté, etc.). Sauf que sous le contrôle de Peur, Colère et Dégoût, le quotidien de notre préadolescente tourmentée ne s’arrange pas. Son identité vacille, les îles s’effondrent l’une après l’autre et nos deux émotions égarées se trouvent obligées de traverser des endroits aussi étranges que la Mémoire à long terme, le pays de l’Imagination, le dépotoir de l’Oubli, l’usine à Rêves ou les gouffres du Subconscient…

On l’aura compris, tout repose sur la conception graphique et géographique de cet univers mental où se joue l’essentiel de l’aventure, tandis qu’on ne revient que de temps en temps au «réel». Malgré des emprunts à des modèles préexistants (dont le court-métrage Disney de 1943 Reason and Emotion), tout cela est brillamment imaginé. Sans oublier un équilibre narratif remarquable qui fait que le ressenti du spectateur n’est jamais étouffé par une action non-stop, comme c’est le cas dans trop de films hollywoodiens.

Pas moins inspirés que le Christopher Nolan d’Inception, Docter et ses complices déplient leur concept toujours plus loin, s’autorisent quelques purs délires (comme l’espace de la Pensée abstraite, qui évoque l’évolution de la peinture moderne), sans oublier de respecter le minimum de logique et de physique élémentaire nécessaires à maintenir un suspense. Peu importe si on devine que Joie et Tristesse retrouveront leur chemin et que la fugue de Riley ne la mènera pas bien loin: on vibre, on sourit, on verse une larme, tout en étant amené à se demander ce qui gouverne réellement nos émotions.

Bien sûr, on pourra toujours désirer des enjeux dramatiques plus forts que le maintien d’une vie américaine moyenne et rêver de terrifiantes créatures du subconscient (comme dans Le Voyage de Chihiro de Hayao Miyazaki, autre conte initiatique) au lieu de l’«ami imaginaire» rigolo croisé ici. Mais alors, il faudrait assumer, avec le risque que le concept y perde de sa lisibilité «tous publics». Telle quelle, l’expérience de la transformation adolescente apparaît suffisamment forte et universelle pour être largement partageable. Avec pour finir cette jolie «morale» que la vie est faite d’émotions mélangées et pas moins intéressante pour autant. Au contraire.

Comme pour faire écho à ces considérations, Vice-versa est précédé par le plus désolant court-métrage produit par Pixar à ce jour: Lava, qui anthropomorphise une… île volcanique! Heureusement, un générique final hilarant parvient presque à effacer son souvenir, en allant jusqu’à imaginer les «centres de contrôle» des chiens et des chats. Décidément, le concept a encore du potentiel…

VVV Vice-versa (Inside Out), film d’animation de Pete Docter et Ronaldo Del Carmen (Etats-Unis, 2015), avec les voix (v.o.) de: Amy Poehler, Phyllis Smith, Bill Hader, Lewis Black, Mindy Kaling, Richard Kind, Kaitlyn Dias, Diane Lane, Kyle MacLachlan. 1h34.

Docter propose une histoire sur deux plans: la vie réelle d’une fille de 11 ans et ce qui se joue dans son esprit

Tout repose sur la conception graphique et géographique de cet univers mental où se joue l’essentiel du film