Trompe le monde devait résonner comme le chant du cygne des Pixies. Onze ans après sa dissolution, le quatuor rock né à Boston s'est pourtant reformé. Sans nouvel album à la clé mais avec la publication bien orchestrée d'un troisième best of, d'un DVD et le début une prestigieuse tournée américano-européenne qui, presque partout, affiche complet depuis son coup d'envoi à la mi-avril. Une ranimation aux motifs mercantiles qui, si elle ne trompe personne, n'affiche au moins aucun faux-semblant. Elle s'avérerait même d'une redoutable efficacité scénique. A vérifier dimanche à Genève pour l'unique escale suisse de ces quatre «farfadets» désormais statufiés. Un titre inédit, «Bam Thwok», est également disponible sur Internet en Europe par l'entremise de l'iTunes d'Apple. Il figure déjà au hit-parade des téléchargements et laisserait présager de nouvelles compositions, décachetant du coup l'œuvre testamentaire d'un groupe loin aujourd'hui de se montrer aussi moribond que de nombreux vétérans réincarnés.

Ce come-back serait né l'été dernier d'une blague lancée sur une radio anglaise par Frank Black, chanteur aux cris sauvages et guitariste bonhomme. Alors que le quadra au généreux embonpoint crachait encore il y a peu sur Kim Deal, l'habile bassiste partie former les Breeders juste avant la dissolution des Pixies à l'orée des années 1990. Tout comme pour les deux autres anciens acolytes du groupe, le guitariste Joey Santiago et le batteur David Lovering, il était longtemps resté inimaginable de rallumer la flamme nostalgique d'une aventure musicale que chacun des membres avait jugée aussi futile que sans importance.

Après une carrière à la fulgurance discographique devenue culte, ramassée sur la période 1987-1991, les Pixies lèguent à la postérité cinq albums qui allaient sceller leur destin tout en en inspirant une kyrielle d'autres. Du raz de marée grunge provoqué par Nirvana, en tête, aux saillies mélancoliques de Placebo, via le rock racé de dEUS, de Weezer ou celui plus alambiqué de Radiohead, tous se sont réclamés de l'influence Pixies. De la brève carrière de ceux qui se sont baptisés les «lutins», les héritiers retiennent plus particulièrement Doolittle, pièce maîtresse de 1989 qui mêle à son âpreté rock d'ingénieuses et imparables postures pop. L'album sans doute le plus mélodieux des Pixies, véritable concentré de tubes recelant notamment les incontournables «Here Comes your Man» et «Monkey Gone to Heaven».

En synthétisant dans des compositions à la fois mélodiques et abrasives les mouvances punk hardcore et new wave américaines, les Pixies sont parvenus à engendrer un rock aussi véloce que pétillant et intrigant. Où une dose d'humour noir ou complètement surréaliste injectée par l'écriture automatique de Frank Black ajoute un supplément d'âme à ce répertoire hybride, foutraque et diaboliquement accrocheur. Autant de paramètres, au temps de la mainmise anglaise et neurasthénique sur le rock, qui donneront aux Pixies l'étoffe des héros du renouveau. Tandis que l'Europe les intronise et que l'Amérique continue de les ignorer, la créativité des Pixies se nourrit de toutes les idées saugrenues qui leur passent par la tête et les instruments, multiplie les esthétiques et papillonne allégrement des Buzzcocks aux Beach Boys. Du débraillé Come on Pilgrim en 1987 (agrégat des premiers morceaux et du son d'un groupe en gestation) aux coups de boutoir du hargneux Trompe le monde où ils reprennent The Jesus And The Mary Chain et flirtent avec le heavy metal, les Pixies ne raflent pas pour autant le jackpot. Nirvana s'en charge à leur place en lançant Nevermind à la face de la planète rock.

Derrière une façade enjouée et des arpèges aériens, les Pixies auront aussi manié l'ironie à merveille. Black Francis, devenu Frank Black pour sa carrière solo, puise pour ses rimes extravagantes dans l'Ancien Testament, s'inspire des écrits et films surréalistes, des théories ufologiques ou de l'aérodynamique. Hurlé ou castré, sombre ou rieur, pervers ou hospitalier, le chant que Black accole à ces contes parfois sans queue ni tête a constitué l'ultime et stupéfiante clé de voûte des Pixies.

Les Pixies en concert à l'Arena, rte de l'Aéroport, Genève. Di 27 juin à 19 h.

Première partie: le rock des Lausannois Favez (Loc. TicketCorner, Fnac).

Best of Pixies, Wave of Mutilation (4AD/Musikvertrieb).

Pixies DVD de concerts, clips et documentaire (4AD/Musikvertrieb).

Pour écouter un extrait de «Bam Thwok»: http://www.apple.com/fr/itunes/download/