Art lyrique

Quelle place pour le Grand Théâtre de Genève?

Avec un instrument flambant neuf et techniquement à jour, l’opéra genevois se situe-t-il au niveau de sa réputation? L’analyse de trois critiques

Les dimensions de sa scène, son budget de fonctionnement (environ 60 millions de francs) son orchestre attitré (l’Orchestre de la Suisse romande) et les programmations qui ont fait sa réputation depuis sa réouverture en 1962 ont hissé le Grand Théâtre à un degré de reconnaissance internationale enviable. Suite à l’incendie de 1951, les sept directeurs successifs de l’institution, en attendant l’arrivée cet été d’Aviel Kahn, ont construit l’image d’une maison forte malgré quelques tourmentes.

Suite aux années Michel Lamy, Herbert Graf et Jean-Claude Riber, la période dorée fut celle d’Hugues Gall, de 1980 à 1995. Même s’il n’a jamais été moderniste dans l’âme, le fin politique fut un dirigeant ferme et avisé. Il a porté la scène lyrique genevoise à une hauteur internationale. Les plus grands chefs et chanteurs s’y rendaient fidèlement. L’entente avec Armin Jordan était heureuse et l’argent n’était pas rare.

Lire aussi: Le Grand Théâtre en ses murs rénovés

Les temps et les goûts ont changé, les économies se sont imposées, les personnalités se sont diversifiées. A Renée Auphan, l’ère glamour. A Jean-Marie Blanchard, celle de projets plus anglés. A Tobias Richter, la tradition. Le monde lyrique a considérablement évolué en cinquante ans. Les techniques de scénographie, les conceptions de mise en scène, le perfectionnement des chanteurs devenus acteurs, voire parfois acrobates, les chefs plus radicaux… Ces révolutions visuelles et musicales ont engendré une nouvelle façon de vivre l’opéra. Où se situe Genève dans le train lyrique international? S’il n’est pas dans le wagon de queue, il n’est pas proche de la locomotive non plus.

«Un public assez conservateur»

Peter Hagmann, critique à la Neue Zürcher Zeitung, fréquente le Grand Théâtre depuis 1986. «Le public genevois est assez conservateur, estime-t-il. Son opéra lui ressemble. J’imagine que la venue d’Aviel Cahn devrait changer les choses. Si à Vienne, Berlin ou Londres il y a peu de surprises, Genève devrait pouvoir rivaliser avec certaines de ces scènes par sa réputation et son ambition, même si elle n’est pas une capitale. Or ce n’est pas le cas. Elle arrive bien sûr après Zurich, qui n’a pas le même fonctionnement [à la «saison» en terres romandes, au «répertoire» en Suisse alémanique], ni la même culture. Celle-ci est naturellement plus germanique au bord de la Limmat que sur la rive du Léman, où le style franco-latin domine.»

Pour le critique alémanique, «Genève est une scène historiquement plutôt conventionnelle, avec quelques moments intéressants». Peter Hagmann, qui avoue avoir apprécié l’originalité d’œuvres de Berio, Goebbels ou Zemlinsky, n’oubliera jamais la direction d’Armin Jordan dans Tristan et Isolde mis en scène par Olivier Py, ou la production d’Alice in Wonderland. «Avec Tobias Richter, le maillon faible aura été les chefs et certains choix de mises en scène parfois old school. Mais sur le plan vocal, il y a eu de bonnes choses. Les propositions d’Amsterdam, Bruxelles, Lyon ou Munich sont plus engagées. C’est une question d’esprit. La place de Genève en Europe? Je dirais la douzième.»

A ce sujet: Tobias Richter: «Je quitte une institution en très bon état»

«C’était une maison de référence»

Guy Cherqui, responsable du site internet Wanderer, basé à Genève, a déjà connu le Ring de l’époque Riber. Il a ensuite suivi nombre de productions dès la fin des années Gall. «C’était alors une maison de référence, solide, avec une belle réputation en termes de qualité de spectacles et de distributions, se souvient-il. On regardait ce qui s’y passait et on y retrouvait de grands artistes comme Raimondi, Pavarotti ou Chailly. Des stars d’aujourd’hui ont fait leurs premières armes à Genève: Hampson, Di Donato, Harteros, Kaufmann… C’était une formidable rampe de lancement.»

Il souligne que s’il y a eu des productions très intéressantes, «elles se sont malheureusement peu à peu affadies en voulant trop répondre au goût d’un public d’habitués peu curieux. Dernièrement, la question des chefs est devenue cruciale, car la qualité musicale d’un opéra passe par eux. En comparaison, Lyon, qui est une scène équivalente, a parallèlement explosé. Les propositions y sont passionnantes, les directeurs musicaux jeunes et talentueux. Malgré des choix d’œuvres plus difficiles ou originales, la fréquentation s’est envolée et le public a rajeuni. Sans parler des opéras de grande envergure européenne, avec lesquels Genève ne saurait plus se mesurer. D’autres, plus discrets et de petite envergure, même en Suisse, comme à Bâle, offrent des programmations plus audacieuses et relevantes. Actuellement, je situerais Genève en quinzième position européenne.»

«Une conception à l’allemande»

Christian Merlin, chroniqueur musical au Figaro et animateur à France Musique, a aussi écrit des ouvrages sur le monde classique. «Cela fait un quart de siècle que je vais au Grand Théâtre, mais seulement pour une ou deux productions par an, ce qui ne permet pas une vision complète. Cela étant, quelques tendances se dégagent. Après le lustre des années Gall, je retiens de l’ère Auphan une conception ouverte de l’opéra. Les années Blanchard m’ont passionné par leur esprit d’audace et de découverte, avec le sacre d’Olivier Py en metteur en scène lyrique. Les choix de Tobias Richter, malgré des réussites, ont pu paraître plus gris. Il me semble avoir appliqué à Genève une conception très allemande, typique des théâtres de répertoire outre-Rhin, attachés à l’artisanat, là où une maison de stagione appelle peut-être un côté plus festivalier, y compris dans le choix des chefs. Si la comparaison avec de grandes machines comme Munich n’a aucun sens, Genève me semble aujourd’hui un peu en retard sur Bruxelles, Amsterdam, Zurich ou Lyon en termes de propositions fortes.»

Publicité