Castro (Jean-Pierre Bacri), animateur tendance Thierry Ardisson, a écrit une grande page de l’histoire de la télévision en étalant sur les ondes la vie privée des stars. Avec les années, sa niaque s’est changée en hargne. Il écoute du rap, il porte jeune; il ne sait pas encore qu’il est un has been. Il fait route vers la propriété que sa productrice, Nathalie (Léa Drucker), vient d’acheter «à seulement 35 minutes de Paris». Pour sa pendaison de crémaillère, elle a invité le gratin du PAF, toute une cour de winners défraîchis et d’arrivistes féroces.

Au sein de cette volière cruelle, Hélène (Agnès Jaoui), indécrottable tiers-mondiste, plaide pour sa paroisse humanitaire. Ambassadrice de l’angélisme de gauche, elle se désole du cynisme de droite dont se réclame Castro, son ancien compagnon. Elle a des rêves fleur bleue – Jean-Paul, qui distribue des moustiquaires sous les tropiques, n’en pince-t-il pas pour elle? Castro, lui, est odieux avec tout le monde, rembarrant les faibles, courtisant les forts, râlant après sa fille qui s’apprête à publier un roman à clés dans lequel elle mentionne la moumoute paternelle, piquant une crise de jalousie contre sa girlfriend… Et tout le monde de danser sur Y a le printemps qui chante, terrible scie de Claude François…

En 2000:  Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri traquent les sectarismes dans «Le Goût des autres»

«La vache aussi?»

Agnès Jaoui signe son cinquième film coscénarisé avec Jean-Pierre Bacri. Après Le goût des autres, Comme une image, Parlez-moi de la pluie et Au bout du conte, les deux complices perpétuent avec Place publique leur art de ces comédies douces-amères recensant les désenchantements de la vie et les malentendus qui font le malheur des gens. Extrêmement raffinée, l’écriture vise à l’excellence des dialogues («30% des animaux sont en voie de disparition… – La vache! – Ah bon? La vache aussi?») et à la justesse des profils psychologiques.

Chaque collaboration des JaBac est une fable sur le temps qui passe, sur les rapports de pouvoir, sur les gros qui mangent les petits. Et sur les mutations de la lutte des classes: le chauffeur de Castro pense que son patron est un pote; il découvrira plus vite que prévu son erreur. La star déclinante du talk-show décapant est un salaud, dont la muflerie n’égale que la fatuité.

Sur Au bout du conte:  Il était une fois un ogre et une fée

Surtout, il ne supporte pas de vieillir («Tu te rends compte qu’ils m’ont filé la carte senior, ces enculés!»). Il se prend de bec avec Biggistar, le petit glandeur qui fait des vues par milliers sur YouTube avec ses vidéos ineptes. Le vieux sur la pente descendante lance au jeune qui monte un vers du Misanthrope, précisant que c’est de Molière, «un auteur du XVIIe, le siècle, pas l’arrondissement»…

Fond de tendresse

Cet aggiornamento de L’invitation de Goretta brosse une fine satire de l’époque contemporaine, dont il épingle les travers – l’esclavage du mobile, la dictature des selfies… Il convoque une ribambelle de personnages vivant à fleur de peau dans leurs contradictions, à l’instar du cuisinier tchèque qui trouve qu’il y a «trop d’étrangers en France». Il témoigne de l’égoïsme insouciant des nantis qui font la fête sans se soucier des autochtones, sans savoir que les vaches ignorent le concept de week-end, et qui, en représentants décomplexés de la société de consommation, abandonnent un gâteau sous la pluie.

Pourtant, par-delà la caricature, chacun a sa chance, chacun conserve sa dignité. Le fiancé ringard démontre sa sensibilité sur La tendresse de Daniel Guichard au karaoké. Même Castro se rachète en chantant Osez Joséphine de Bashung dans la nuit qui pâlit. Jaoui et Bacri étrillent sévèrement leurs semblables, sans abjurer pour autant ce vieux fond de tendresse qui fait le charme de leur cinéma.

Le seul défaut de cet exquis conte moral est de sortir quelques mois après Le sens de la fête, de Nakache et Toledano, un film choral respectant lui aussi les unités de temps et de lieu avec Jean-Pierre Bacri dans le rôle principal. L’inévitable impression de déjà-vu ne doit pas tempérer le plaisir que distille Place publique.


Place publique, de et avec Agnès Jaoui (France, 2018), avec Jean-Pierre Bacri, Léa Drucker, Kévin Azaïs, Nina Meurisse, Héléna Noguerra, Sara Suco, 1h38