2006. Placebo reçoit dans un hôtel parisien chic à l’occasion de la sortie de Meds, cinquième album pas terrible dont on imagine discuter des faiblesses avec ses auteurs. Problème: le trio tire salement la gueule, laissant sitôt s’installer une franche tension. Réponses lapidaires, silence plombé, vannes minables, la rencontre vire au supplice. Brian Molko, Stefan Olsdal et le batteur Steve Hewitt (bientôt débarqué) étalent au grand jour leur inimitié.

Au moment où le groupe explosait, en 1997, Placebo intriguait. Cette fois, sur disque ou à la ville, ce qu’il en reste indiffère. Maintes fois touchés, jamais coulés, les Londoniens démarrent pourtant aujourd’hui une tournée anniversaire afin de rappeler leurs mérites passés. Lesquels?

Il y a quelques semaines encore, les tramways genevois affichaient sur leurs flancs des grands formats publicitaires sur lesquels s’exhibait le minois de Brian Molko capturé il y a vingt ans. Le chanteur de Placebo y arbore, arrogant, son look androgyne qui, à lui seul et il faut l’admettre, a fait beaucoup pour le succès de son groupe auprès de jeunes gens sensibles aux prises avec leur orientation sexuelle. C’était l’époque de Without You I’m Nothing (1998), deuxième disque studio publié sous pavillon glam rock et dans lequel se goûtent des récits mélancoliques où il est question de relations adultes désabusées ou d’histoires d’amour carbonisées.

Efforts calculés

Au rayon des thématiques pop, rien de nouveau sous le soleil donc, mais toutefois gros succès auprès des ados mal dans leur peau, séduits par l’ami Molko qu’on voyait déjà déballer au fil des interviews les détails de sa vie ordinaire et ses petites misères. Pas bien méchant. On laissait faire, du coup. Car après tout, qu’un gugusse à guitare affichant sa féminité évoque publiquement sa bisexualité et ses malaises sur fond de riffs cinglants nous renvoyait agréablement au Bowie de The Man Who Sold The World (1970) – lequel, à leurs débuts, les a en quelque sorte parrainés.

Placebo se lançait alors, devenant pendant un temps et au prix d’efforts calculés ou de singles bien troussés («Pure Morning», etc.) synonyme de spleen et luxure, de déviances et poses exaspérantes. C’est ainsi: il faut semblable attirail à certains pour prétendre s’inscrire dans une mythologie rock où, pensent-ils, envoyer du lourd, exhiber ses bobos et goûter au scandale valent gages et crédibilité…

En 2006: Placebo prend la scène suisse avec un assaut de guitares

Il y eut les orgies à répétition, les pool parties données en présence de filles à poil et de jolis garçons maigrichons, les concerts délivrés bourrés ou sous opiacés (à ce que racontent les intéressés), ou encore ces entretiens chocs où, attention grand frisson, Placebo se décrivait comme «un trio cinquante pour cent homo et cinquante pour cent hétérosexuel». Et voilà! Tout le concept de l’affaire imaginée par Brian Molko se concentrait là. Arrimé ferme à une stratégie éprouvée visant à se faire passer pour un cargo rock décadent, argument saisonnier ne valant qu’un temps comme l’on sait, le groupe bataillait bientôt pour durer, enchaînant disques inégaux (Black Market Music, 2000), franchement commerciaux (Sleeping With Ghosts, 2003) ou tristement hors sujet (Meds, 2006).

Sans tube évident ni épaisseur artistique avérée, enfin lâché par les critiques qui à ses débuts le louaient, Placebo aurait en toute logique dû rejoindre la fosse commune pleine à craquer d’équipages rock un jour encensés et le lendemain abandonnés morts cramés. Mais non. Désormais boudé en Angleterre et n’étant jamais parvenu à percer sur le marché américain, le trio remplissait pourtant et sans forcer les stades ou festivals des territoires francophones et germaniques. Pourquoi? Sinon les années luxembourgeoises, puis parisiennes de Molko, vraiment on ne voit pas.

En 2007, on classait cette fois sans suite et pour de bon le dossier Placebo. Des années plus tôt, quand des rumeurs circulaient selon lesquelles le trio emploierait durant ses concerts des musiciens jouant hors scène afin de préserver en public l’illusion du «power trio», des ricanements avaient déjà fusé. Mais quand Molko s’est mis en tête d’attaquer un groupe de presse français pour avoir diffusé dans un de ses tabloïds des clichés le montrant promenant sagement son fils au zoo de Vincennes, cette fois on s’est marré. Objet du litige? Atteinte à son «image de marginal», dixit le chanteur.

Comment prendre Placebo au sérieux après cet épisode grotesque, étant entendu qu’à travers lui apparaissait dans sa vacuité ce que le groupe, depuis ses débuts, s’était employé à édifier? Non pas une œuvre originale et un propos incisif capables de dire dans un verbe dépouillé l’époque et ses contradictions. Mais une petite entreprise sans vision particulière, tout entière fondée sur l’apparat et le recyclage d’esthétiques et de stratégies hier élaborées par ses pairs (le Velvet, Bowie, Cure, Pixies, etc.). Une enseigne de boutiquiers qui, surprise, invitent à venir souffler leurs vingt bougies cette année.


Placebo en concert à Genève, Arena, lundi 8 mai à 20h.