C’est chaque fois un événement. Populaire plus que bon enfant. Car, depuis 1998 qu’il programme La Plage des Six Pompes, festival international des arts de la rue qui, chaque été, rassemble entre 80 000 et 100 000 personnes à La Chaux-de-Fonds, Manu Moser a prouvé qu’il savait faire rugir la chaussée avec des propositions punk et contestataires. «C’est vrai, mais cette édition 2017 sera plus joyeuse et insouciante que l’an dernier», précise en souriant le directeur qui fait venir une quarantaine de compagnies de partout – Afrique, Etats-Unis et Chili compris –, dont un tiers de Suisse.

Premier indice de cette légèreté? La déco signée par des enfants qui ont dessiné des monstres marins, convertis ensuite en 3D. Entre échasses géantes, contes urbains et bal collectif, La Plage promet une semaine secouée. Le remuant Manu Moser parle de sa programmation et des arts de la rue qui ne cessent d’évoluer.

Le Temps: Ce dimanche, vous lancez la 24e édition d’un festival de plus en plus plébiscité. Il y a deux ans, on a vu des spectateurs frustrés d’être recalés devant des scènes bondées. Les arts de la rue sont-ils victimes de leur succès?

Manu Moser: C’est clair que l’engouement va croissant et crée des déceptions. A ces festivaliers énervés qui pratiquent souvent la course aux spectacles dans une perspective consumériste, on explique simplement qu’ils doivent prendre leur temps, sélectionner les propositions et venir au moins une demi-heure avant le début pour être sûrs d’avoir une place. Ce n’est pas parce que c’est en libre accès que c’est forcément accessible…

L’autre fléau, ce sont les départs en masse au milieu des représentations, sous prétexte que les shows ne sont payants qu’au chapeau. Un manque de respect?

Non. C’est justement la force des arts de la rue de laisser le public libre de ses mouvements. Si un artiste de rue s’offusque de ça, il faut qu’il change de métier! Si on commence à sermonner le public parce qu’il bouge, il ne sera plus aussi audacieux et n’ira voir que des offres qu’il aime déjà. Ce sera la fin de l’exploration.

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Quelle est la tonalité de l’édition 2017?

Je dirais joyeuse, délirante et critique. A l’image d'AFUMA, une troupe qui vient du Togo et propose une série de numéros sur des échasses de 4 mètres de haut. J’aime beaucoup leur spectacle, car il reprend les clichés de l’Afrique au niveau des costumes, des maquillages et de la gestuelle, mais avec une ironie qui renvoie le spectateur à ses propres attentes. C’est très fin, fun et physique. Marcher avec de telles échasses suppose de travailler depuis la hanche et seuls des acrobates-athlètes peuvent assurer une telle prouesse pendant trois quarts d’heure.

Et du côté suisse, quelles sont les découvertes?

Un constat de fond, tout d’abord. Depuis cinq ans, j’observe une nette amélioration des prestations des artistes de rue romands. Avant, on avait l’impression que c’était un domaine un peu méprisé, comme un second choix parmi les comédiens locaux. Aujourd’hui, il y a toute une population de jeunes acteurs d’ici qui s’emparent de cette discipline et lui donnent du panache et de la grandeur.

Un exemple?

La Glitzer Fabrik, une troupe genevoise composée d’élèves sortis de l’Ecole Serge Martin l’an dernier. Ils sont géniaux! Leurs Contes urbains, répartis dans quatre lieux de la Tchaux, jouent magnifiquement avec l’environnement. C’est à la fois très simple et très prenant. Ils racontent de petites catastrophes quotidiennes un peu dark, mais aussi décalées. Avec, parfois, une chanteuse lyrique et un pianiste. Je suis fier de les programmer cette année et, comme Chris Cadillac, autre compagnie romande venue l’an dernier au festival avec son spectacle Las Vanitas, je vais contribuer à les faire tourner.

La Plage propose souvent des spectacles interactifs. Quelle est la trouvaille 2017 en la matière?

La Danse des Sauvages, une sorte de bal collectif et primitif orchestré par le Théâtre des Monstres, une compagnie de Dijon spécialisée dans la transformation. Ça se passe comme ça: les comédiens déguisent les spectateurs et les invitent à danser avec eux sur des airs divers, souvent des valses énervées jouées en direct par un trio guitare, violon et accordéon. Le public peut soit rester et regarder, soit devenir acteur et se lancer dans la danse. J’ai vu le spectacle, cet été, à Chalon: il y avait près de cent participants déguisés qui se déchaînaient sur le plateau, c’était génial. Je me réjouis de voir ce que ça va donner à la Tchaux!

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Il y a quatre ans, lors d’un précédent entretien, nous évoquions deux spectres qui planaient sur le spectacle de rue. La récupération politique et l’institutionnalisation. Où en est-on aujourd’hui?

C’est clairement plus de la seconde qu'il faut se méfier. Car, malheureusement, les cités françaises sont dans un tel état aujourd’hui que le pouvoir politique ne cherche même plus à programmer des activités culturelles alibis pour montrer qu’un effort est fait à leur égard… Par contre, il y a un grand danger d’institutionnalisation des arts de la rue avec, en corollaire, un clivage entre chaque discipline.

La rue, c’est autant un cracheur de feu, sorte de dinosaure du genre, que des spectacles très poétiques, confidentiels, souvent en rupture avec l’ordre établi. Ou encore de gros bastringues avec décor et grand renfort technique, très chers et peu mobiles. L’ennui, c’est que des subventionneurs commencent à s’acheter des spectacles événementiels et créent une distance, voire une méfiance, entre les disciplines. Ils tuent l’esprit de la rue.

Par ailleurs, les festivals en plein air doivent faire attention à bien rester populaires. Si une programmation trop pointue commence à mettre les gens à distance, on aura le même phénomène de rejet que celui que vit le théâtre en salle. Il ne faudrait pas qu’on arrive à dire de certains festivals en plein air qu’ils sont élitaires… Ce serait vraiment le monde à l’envers!


La Plage des Six Pompes, Festival international des arts de la rue, du 30 juillet au 5 août, La Chaux-de-Fonds.