Espace Arlaud, place de la Riponne, à Lausanne. Que d’arbres sur trois étages. Ils sont bleus, verts, rouges et d’autres teintes, finement taillés, peu feuillus, légers, comme libérés de la pesanteur. Pas des vrais, bien sûr, mais des représentations sculptées et peintes. L’exposition* soutenue par le musée et les jardins botaniques cantonaux ainsi que la ville de Lausanne s’appelle Et les arbres demain? On peut la visiter jusqu’en juillet.

L’artiste Anne-Lise Saillen affiche là sa fascination pour ces géants des campagnes et des villes. Elle confie: «Lorsque je me promène en forêt, j’ai souvent l’impression d’être dans une cathédrale gothique, dans le foisonnement de ses colonnes sans fin.» Nous l’accompagnons en ce sous-bois qui a pris racine dans un musée. Plusieurs années de travail, dit-elle.

Elle aime le lien que l’arbre entretient avec l’homme – «un miroir pour nous» –, la verticalité incessante et cette rigidité abrupte mais fragile. «Comme nous, il se déploie, cherche la lumière, est inventif, se débrouille pour contourner par exemple un rocher, se faufile pour avancer malgré tout.»

Avec des écrivains

Mille six cents feuilles de papier dans une salle, fines comme des ailettes, translucides croirait-on, de part et d’autre d’un tronc. Là, des arbres poètes: étonnants, des timbres-poste collés aux branches et ces mots qui font des vagues, ceux d’écrivains des confins. Le Japonais Yasunari Kawabata, Nobel de littérature 1968: «Quand une fleur se fane ici-bas, son parfum monte jusqu’au ciel, alors la même fleur s’épanouit là-haut.» Alaina Souvannavong du Laos: «Le monde danse une ronde qui provoque l’ivresse mais l’arbre centenaire patiente sous le soleil.»

Cette autre œuvre: des cartes de géographie anciennes forment des frontières. «Avec des ciseaux, j’entre dans le pays et j’invente une forêt», révèle l’artiste. Egalement ces travaux au fusain sur papier marouflé sur bois, un sablier de l’univers. Peu de représentations humaines sinon ces guetteurs agiles à la cime des arbres «à l’affût d’un souffle de poésie». Anne-Lise Saillen soutient cette idée de forêts primaires (à la vallée de Joux notamment), que défend le botaniste de renom Francis Hallé. «Les forêts se reproduisent mieux et plus vite sans l’homme, l’humus enrichit en toute tranquillité le sol, il y a alors plus d’insectes, plus de fleurs», dit-elle.

Anne-Lise Saillen doit en partie à sa mère cet attrait pour l’art. Mère qui élève six enfants et entretient la maison familiale de Crissier (VD), tandis que le père, employé de commerce, gagne l’argent du foyer. «Mais elle dessinait, sculptait, travaillait la terre et le bois. Elle était autodidacte, très intelligente, a appris seule l’anglais, la philosophie, elle aurait dû faire des études.»

Mère tendre, généreuse, exigeante, qui invente des histoires et les raconte avant le sommeil. Anne-Lise a 11 ans et écrit une histoire de cerisier abattu dans le jardin qui pleure et la fait pleurer. Elle dépeint aussi avec des mots un prunier aux formes particulières, vieux sage noueux planté dans le verger. Les parents veulent le meilleur pour leurs enfants, les scolarisent dans le privé. Anne-Lise se rêve tour à tour danseuse et peintre. «On ne vit pas de cela», argue le couple parental.

Elle fait du droit: «Mortel», soupire-t-elle. Mais en vient à bout puisqu’elle décroche un doctorat, s’en va à Munich pour rédiger sa thèse, ouvre une étude à Lausanne. Et va se fabriquer une vie sur mesure: trois semaines à l’étude, la quatrième dans son atelier. «Il se trouve parmi les vignes, isolé, sans voisinage. Seule ma secrétaire savait où me trouver lorsque je peignais», rappelle-t-elle.

Car sous le noir de la toge, l’âme a gardé de belles couleurs. En 1983, elle séjourne à l’Istituto per l’arte e il restauro à Florence. Puis, une fois son brevet d’avocat en poche, elle prend une année sabbatique et file à New York, dans l’atelier de Richard Pousette-Dart, le plus jeune représentant de l’expressionnisme abstrait. En 1993, elle met la clé sous la porte de son étude et décide de se consacrer pleinement à la peinture. Elle ne cesse alors d’exposer.

Réservoir de bien-être

Elle pose donc aujourd’hui cette question: Et les arbres demain? Répond en poésie et par petites touches scientifiques. En prendre soin, car ils sont un réservoir de bien-être, les alliés de nos paysages en fixant le sol de leurs racines, les purificateurs de l’eau par le filtre de leur humus et une source de bois. Anne-Lise Saillen dit qu’elle est saisie par les incroyables découvertes des scientifiques, que ce soit dans l’infiniment grand, l’arbre et le cosmos, ou l’infiniment petit, l’arbre et ses cellules.

Elle a rédigé un livret, une ode aux beautés de la science écrite à l’encre de sa poésie: «Il est là depuis la nuit des temps, il est apparu avant les dinosaures et l’Homme, le ginkgo, l’arbre aux feuilles d’or, à la forme des éventails des geishas… Il est résilient, a survécu à Hiroshima. L’année suivante, il renaissait et repoussait de la base de son tronc, de son centre en décomposition…»


* «Et les arbres demain?» Espace Arlaud, place de la Riponne 2bis, Lausanne, tél. 021 316 38 50, me-ve 12-18h et sa-di 11-17h.


Profil

1949 Naissance à Lausanne.

1982 Brevet d’avocat.

1983 Etudie la peinture à New York.

1993 Remise de son étude, se consacre à la peinture.

2021 Exposition «Et les arbres demain?»


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