Genre: ESSAI
Qui ? Jacqueline de Romilly
Titre: Ce que je crois
Chez qui ? Editions de Fallois, 160 p.

Jacqueline de Romilly avait encore quelque chose à nous dire. Non seulement sur la Grèce antique, sa patrie intellectuelle, mais aussi sur elle, et sur le monde moderne. La grande helléniste, décédée en décembre 2010 à l’âge de 97 ans, avait laissé dormir au fond de ses tiroirs un manuscrit rédigé en 1974, inspiré par la crise sociale, universitaire et des valeurs issues de Mai 68. Les Editions de Fallois viennent de le publier. Intitulé Ce que je crois, l’ouvrage est conçu comme un viatique pour traverser le malaise. A bientôt quarante ans de distance, il n’a pas pris une ride. Le cri du cœur de l’académicienne, qui a été la première femme à enseigner au Collège de France, résonne amplement dans notre époque déboussolée.

A une époque où la Grèce n’évoque plus que la crise de la dette, ce livre vient rappeler opportunément quelques petites choses que l’on doit à ce pays. Comme une certaine idée du bonheur. Les inventeurs de la tragédie aimaient profondément la vie, qu’ils savaient fragile. Ils n’étaient pas aveugles, et connaissaient la misère des hommes. C’est bien pourquoi ils étaient attachés aux joies de l’existence. Joie de voir la lumière – les Grecs définissaient ainsi le fait de vivre – et de contempler la beauté qui, partout, s’offrait à eux. Ils y puisaient le courage d’aller de l’avant. Dans un très beau premier chapitre, Jacqueline de Romilly rend hommage à l’obstination des Grecs dans leur quête du bonheur, qui contraste avec un certain dégoût conformiste de la vie dans la littérature contemporaine.

Sa joie de vivre, le courage de rejoindre la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale et de lutter ensuite pour le maintien de l’enseignement du grec ancien, l’helléniste les a puisés dans les textes de l’Antiquité grecque. Pas étonnant dès lors qu’elle ait cru «que la littérature contribue très largement à faire l’homme». Cet ouvrage constitue donc aussi un vibrant plaidoyer en faveur de cet art, qui sait si bien faire «éclater les limites imposées à l’homme».

Jacqueline de Romilly nous fait aussi partager sa passion de comprendre, son amour de la raison, ses craintes concernant le délitement du sens civique et de l’enseignement, sa tristesse face à la perte des humanités, son désarroi devant l’avancée du cynisme, de la technocratie et du matérialisme. Mais ce livre n’est pas une longue plainte de vieille dame effarouchée par le changement. La Grèce qu’elle aimait était caractérisée par le progrès et l’ouverture. La mutation, en soi, n’effraie pas l’helléniste. Ses formes semblent en revanche problématiques. Jacqueline de Romilly rappelle que les leçons venant du passé sont bonnes à prendre, et que les textes grecs peuvent nous être utiles. Il n’y a pas de nostalgie des temps anciens dans cette affirmation. Simplement, en bonne lectrice de Thucydide, Sophocle, Euripide, Platon et de tant d’autres auteurs, l’académicienne sait que les Anciens n’étaient pas si différents des hommes d’aujourd’hui. Et que si «on ne sauve pas les hommes malgré eux», «on peut, sans difficulté, les rendre capables de se sauver eux-mêmes».