Genre: essai
Qui ? Peter Sloterdijk
Titre: Tu dois changer ta vie
Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni
Chez qui ? Libella-Maren Sell, 656 p.

«Tu dois changer ta vie». Le titre du dernier essai de Peter Sloterdijk, l’un des plus grands philosophes contemporains, peut prêter à confusion. L’ouvrage s’est vendu à 100 000 exemplaires en Allemagne. Dans les médias, Sloterdijk s’est amusé de l’engouement qu’a suscité ce livre au contenu intellectuel très exigeant. A coup sûr, certains lecteurs ont dû penser qu’il s’agissait d’un manuel de développement personnel. On ne trouvera aucune recette de vie dans cet opus touffu de 650 pages. Mais un appel urgent aux hommes englués dans l’horizontalité du système actuel à retrouver le goût de la verticalité et de l’effort afin d’échapper à la catastrophe qui se profile. Le livre de Sloterdijk se présente comme une vaste réactualisation prophétique du programme nietzschéen de sur­homme, et vise en définitive à réveiller les consciences.

Après la mort de Dieu, comment sauver la tension verticale en l’homme? C’est la question essentielle à laquelle répond cet ouvrage, qui se veut à la fois exploration des formes passées du dépassement de soi et proposition pour l’avenir. Le philosophe appréhende les faits religieux, spirituels et éthiques dans une nouvelle optique: la théorie de l’exercice. Son livre explore l’histoire des idées et de l’humanité à travers le prisme de l’ascèse ou des «anthropotechniques», à savoir les formes d’exercices mentaux et physiques que les hommes ont mis en œuvre pour survivre et s’élever. Car le sujet humain n’advient que dans la lutte avec lui-même. «L’image d’Hercule à la croisée des chemins représente la scène éthique originelle de l’Europe: ce héros de la capacité à faire quelque chose incarne le principe selon lequel on devient un être humain en choisissant le chemin difficile», écrit Sloterdijk. Véritable parcours dans «l’univers des tensions verticales», la démonstration du philosophe s’appuie sur de grandes figures comme Héraclite, Aristote, Jésus, Thomas d’Aquin, Nietzsche, Wittgenstein, Cioran, Bourdieu, etc. Ce livre aurait pu tout aussi bien s’intituler «Traité de la vie dans l’exercice».

La pensée de Sloterdijk mène naturellement à une redéfinition de l’homme. Ce dernier étant la créature toujours potentiellement supérieure à soi-même, «l’homme en entraînement», l’homo repetitivus, prend la place de l’homo faber et de l’homo religiosus. L’anthropologie ne peut plus négliger les forces de traction vers le haut si elle veut comprendre pourquoi et comment l’Homo sapiens a pu se développer pour devenir un «animal tendanciel montant».

On aurait cependant tort de voir dans cet ouvrage un plaidoyer pour la performance économique et la philosophie du toujours plus et toujours plus vite qui imprègne le monde. Sloterdijk regrette la migration du désir métaphysique dans le système économique, qui produit des consommateurs las et hébétés. Il se préoccupe uniquement de la performance que représentent «les possibilités très hautes et suprêmes de l’homme». Ne rien faire est ainsi aussi une forme d’exercice, que le philosophe et écrivain roumain Cioran a porté à son comble sous la forme d’une discipline du désespoir. «Premier maître du «n’arriver à rien», il a prouvé que «même le laisser-aller est capable de faire art», car il a démontré que cette attitude impliquait l’obligation de s’entraîner. «Le procédé que Cioran met au point pour ses antiexercices repose sur l’élévation de l’oisiveté au rang de forme d’expression de la révolte existentielle. Ce qu’il appelle «oisiveté» est en réalité une dérive organisée volontairement, et qu’aucune espèce de travail structuré n’entrave, à travers les états d’âme changeants du spectre maniaco-dépressif.»

En faisant l’apologie de la vie en exercice, Sloterdijk propose aussi un programme pour l’avenir. L’injonction «Tu dois changer ta vie» est urgente. Elle figure dans un poème de Rainer Maria Rilke consacré au «Torse archaïque d’Apollon» que l’écrivain avait admiré lors d’une visite au musée du Louvre. Cet impératif absolu, dont tout le monde pressent aujourd’hui confusément ou précisément la nécessité, ne souffre aucune objection. Il n’émane pas d’une instance morale, religieuse ou politique, mais de la crise globale. Celle-ci «a de l’autorité parce qu’elle se réfère à quelque chose d’inconcevable dont elle est la manifestation – la catastrophe globale», écrit le philosophe. Quoique masquée, cette dernière donne suffisamment de signes pour se faire connaître. Selon Sloterdijk, les hommes ont donc besoin de trouver un nouveau «système immunitaire symbolique» pour y faire face. Au cours de l’histoire, les religions ont joué ce rôle en aidant les hommes à affronter les difficultés inhérentes à la vie et à accepter la mort. Le peuvent-elles encore aujourd’hui?

La question se pose dans la mesure où l’on évoque régulièrement le «retour de la religion». Si Sloterdijk fait le constat de l’échec des Lumières, la thèse d’un tel retour constitue selon lui une fable. Tout simplement parce que la religion n’existe pas, affirme-t-il. Une entreprise comme la scientologie, qui a réussi à faire croire qu’elle était une religion uniquement parce qu’elle affirme l’être – en avril 2007, la Cour européenne des droits de l’homme a confirmé son droit à se présenter comme une communauté religieuse – démontre l’inadéquation du concept de religion. Cependant, le but du philosophe allemand n’est pas de faire l’apologie de l’athéisme, qu’il définit comme une «bigoterie négative». Il dénonce d’ailleurs les livres de Christopher Hitchens (Dieu n’est pas grand. Comment la religion empoisonne tout, Belfond, 2009) et Richard Dawkins (Pour en finir avec Dieu, Robert Laffont, 2008) comme «deux des pamphlets les plus superficiels de l’histoire récente de l’esprit».

Seule la vie en exercice recèle des énergies salvifiques susceptibles de délivrer le genre humain de l’abattement et de l’aveuglement qui le conduisent vers sa désintégration en raison de la surexploitation de ressources finies. C’est pourquoi il convient d’examiner l’opportunité de réemployer des formes anciennes d’exercices et d’en inventer de nouvelles. Le prophète Sloterdijk appelle l’humanité à créer un nouveau «système immunitaire symbolique» dans lequel l’excès d’exploitation serait considéré comme l’ennemi. Seule une logique d’ascèse coopérative, qui ne serait pas un romantisme de la fraternité, peut y conduire, et assurer la survie de l’espèce humaine.

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Peter Sloterdijk

«Tu dois changer ta vie», extrait

«A chaque fois que l’on rencontre des membres du genre humain, ils portent les traits d’une créature condamnée à l’effort surréaliste»