Des plaines d’Ukraine à la place Rouge

Cinéma La deuxième édition de Kino, Festival des films de Russie et d’ailleurs, commence aujourd’hui

Entre l’héritage des grands maîtres d’antan et les œuvres inédites de cinéastes contemporains, un imaginaire méconnu est à découvrir

N’importe quel citoyen du monde peut raconter une arrestation à Los Angeles. Mais rares sont ceux qui savent comment cela se passe dans leur quartier. Alors à Moscou…

La suprématie hollywoodienne sur l’imaginaire globalisé épate Elena Hazanov qui, à New York, a l’impression de «connaître chaque flic à chaque carrefour». Alors que «la production cinématographique des pays post-soviétiques reste encore trop méconnue du grand public». Pour remédier à cette carence, la cinéaste, née à Moscou et résidant à Genève, a mis sur pied l’an passé une manifestation qui met en lumière des cinématographies nouvelles, souvent inédites, venues de Russie, mais aussi des anciennes républiques socialistes, Arménie, Estonie, Géorgie, Kazakhstan, Lituanie, Moldavie et Ukraine.

La deuxième édition de Kino, Festival des films de Russie et d’ailleurs, qui commence ce soir à Genève et à Lausanne, prolonge le désir de «dialogue culturel» qui anime sa directrice et permet de découvrir à quoi ressemble l’imaginaire russe, objet de tant de fantasmes en ces temps de crispation.

La production n’atteint évidemment plus les 600 films annuels qui étaient tournés en URSS, mais témoigne d’une diversité d’approches, mêlant l’héritage des grands maîtres d’antan et le rythme vif déterminé par le cinéma occidental, marquant l’apparition de jeunes auteurs travaillant avec de petits budgets. La Classe de la dernière chance, d’Ivan Tverdovsky, plongée cruelle dans un ghetto scolaire pour enfants en difficulté, est représentatif de cette tendance.

Hormis une nouvelle loi censée éliminer les expressions argotiques à l’écran, la censure d’Etat n’existe plus guère, remplacée comme partout ailleurs par la censure économique.

Le festival invite 44 réalisateurs, organise trois tables rondes, propose quatre projections jeune public, une projection de minuit et, en compétition, 12 documentaires et 14 fictions. Une comédie dramatique, deux comédies et onze drames… Ce registre est-il celui qui sied à la noirceur supposée de l’âme russe? Elena Hazanov rigole, elle est «déjà contente» d’avoir trouvé deux comédies qui ne soient pas de grosses machines populaires calibrées pour un public de moins de 25 ans.

Elle recommande Noir/Blanc, d’Evguénij Chélakine, un récit picaresque de tendance fantastique. Ancré dans une réalité très forte mais traité «avec un humour rare». Yaroslav, jeune nationaliste russe, poignarde Nourik, un gredin du Caucase. Une intervention d’En-Haut transcende le vilain fait divers: Nourik revient parmi les vivants avec pour mission de veiller sur le skin qui l’a assassiné. Grâce à leur console Nintendo Game & Watch, les deux hommes se téléportent aux quatre coins des Républiques pour échapper à trois bandits grotesques.

Avec Test, Alexandre Kott propose un poème visuel dont le naturalisme n’hypothèque ni la beauté ni l’humour. Une jeune fille vit au fond de la steppe avec son père, le cœur partagé entre deux soupirants. Une vie idyllique à un petit détail près: les essais nucléaires qui se déroulent dans cette région du Kazakhstan, la radioactivité qui rôde, le feu atomique qui finit par tout submerger. Composé de tableaux vivants somptueux, ce film a la particularité d’être muet.

Moins léger, moins lumineux est Durak, de Yuri Bykov, une fable drôle et sinistre sur la corruption des autorités dans laquelle un idiot de plombier finit broyé pour avoir cru qu’il pouvait améliorer les choses – version profane du Leviathan de Zviaguintsev.

Une Rétrospective du cinéma soviétique permet de revoir des chefs-d’œuvre comme Quand passent les cigognes, de Mikhaïl Kalatozov (1957), Palme d’or à Cannes, ou Le Bonheur d’Assia (1966), d’Andreï Konchalovski – qui présente The Postman’s White Night, Lion d’argent au dernier Festival de Venise.

Kino, Festival des films de Russie et d’ailleurs. Genève et Lausanne, du 10 au 19 octobre.

Sur quatorze fictions en compétition, on compte onze drames et seulement trois comédies…