Jean Liermier a insisté: sa première saison à la tête du Théâtre de Carouge serait placée sous le signe du plaisir. Pari déjà relevé avec Le Cirque invisible qui, dans la grande salle, a créé l'émeute et émerveillé le public. Et récidive avec Les Spectacteurs, dont on sort également réjoui. Le propos? Le théâtre vu des coulisses, dans toutes ses phases d'élaboration, avec ses traits de génie et ses hésitations. Un festival de scènes le plus souvent comiques qui emballe les adolescents. Et qui bouleverse les plus âgés. Car, sous la facétie, c'est leur amour fou des planches que Philippe Morand et ses comédiens ne cessent de confesser.

«J'ai trop flippé quand la fille dans le public s'est fritée avec le type sur le plateau!» «Ouais, et le coup du baiser, j'étais vraiment gênée pour eux!» Mardi, soir de première, les ados ne quittent pas la salle, muets, le nez dans leur Natel comme à l'ordinaire. Mais commentent, joyeux, gourmands, le moment de théâtre qu'ils viennent de traverser. Rafraîchissant, cet engouement.

Et partageable, largement. Pourtant, le principe de mise en abyme, le théâtre dans le théâtre, aurait pu lasser. Des comédiens qui parlent d'eux et de leur difficulté de créer... Sauf qu'ici, la générosité l'emporte sur le gouffre et les protagonistes inventent au lieu de ressasser.

A commencer par cette formidable scène de La Mouette où, telles des poupées russes, chaque directeur d'acteurs devient dirigé. D'abord fidèle au texte de Tchekhov, Treplev (Cédric Dorier) retrouve Nina (Selvi Purro) à la nuit tombée. Et la guide dans l'interprétation de sa pièce d'avant-garde «qui n'a ni personnage, ni histoire d'amour». Première rupture: en metteur en scène impétueux, Mauro Bellucci interrompt les amants et invite à plus de proximité. La répétition reprend, sous pression. Deuxième rupture. Cette fois, c'est Philippe Morand, metteur en scène du metteur en scène, qui vient fesser le trio. L'arroseur arrosé, version plateau. Ou comment montrer les infinis degrés d'illusion et de variation du théâtre.

Volonté identique dans la scène de Betty et Woody. Trois fois le même texte, un duo-duel menaçant entre deux amants, mais trois climats différents. Du drame violent, un film noir ambigu et des clowns indécents. Un régal.

Bien sûr qu'un tel panachage fait très exercice de style. Surtout quand les esthétiques de Peter Brook et Pina Bausch complètent ce catalogue dramatique. Mais l'affaire n'est jamais scolaire. Toujours, on savoure ce possible théâtral, ces échappées libres.

Et puis, il y a ces séquences plus troublantes. Quand Doris Ittig raconte le perpétuel cycle, du doute et de la joie au ventre, avant et pendant le jeu. Ou quand Thierry Jorand fait semblant de traquer l'élève qui, dans une lettre de lecteur, l'a traité de «gros bouffon très nul». Ou encore, quand Philippe Morand raconte qu'enfant il se rêvait en Gérard Philipe... Des naïvetés dont on rit. Peut-être pour ne pas pleurer.

Les Spectacteurs, jusqu'au 26 octobre, au Théâtre de Carouge, Salle Gérard-Carrat, 57, rue Ancienne, loc. 022/343 43 43, 1h15.