Le cinéma est par essence un art collectif, dans sa fabrication comme dans sa consommation. Depuis la première projection publique, organisée à Paris en décembre 1895, jamais les salles n’avaient éteint leurs projecteurs. Jusqu’à ce désormais fameux printemps 2020, qui a vu la pandémie de Covid-19 pousser les exploitants du monde entier à baisser les uns après les autres le rideau.

Alors qu’en France il semble peu probable qu’une réouverture des cinémas soit envisagée avant le début du mois de juillet, le Conseil fédéral a confirmé mercredi, pour la Suisse, une reprise des activités. Non pas à partir du 8 juin, comme initialement prévu, mais à partir du 6 déjà. Pour Alain Berset, ministre de l’Intérieur responsable de la Culture, il était logique que les lieux de culture et de divertissement puissent fêter leur réouverture un samedi. Du côté des salles, le soulagement est énorme. «Notre mission est de projeter des films et d’accueillir des spectateurs. Pouvoir à nouveau la remplir est une grande satisfaction», avoue Nicolas Wittwer, responsable communication du CityClub, à Pully.

Quels films montrer?

Reste que la petite salle indépendante de l’Est lausannois aura, comme tant d’autres, souffert de la fermeture. «Notre budget est couvert à 70% par nos recettes propres. Or depuis la mi-mars, nous n’avons plus de revenus.» Le CityClub table en grande partie sur les aides publiques et les possibles réductions de loyer pour atténuer les effets de la crise, même si les impacts réels ne se feront sentir que sur le long terme, estime Nicolas Wittwer. La réouverture se fera bien le 6 juin avec la première d’un documentaire suisse, L’Ile aux oiseaux, en présence de sa productrice, tandis que les deux réalisateurs, installés au Portugal, s’exprimeront par vidéoconférence. La réalisatrice tessinoise Klaudia Reynicke viendra, quant à elle, dans les jours qui suivent présenter son deuxième long métrage, Love Me Tender.

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Même s’il se dit incapable de savoir à quel point les gens auront envie de retrouver l’intimité confinée des salles obscures, le responsable communication du CityClub juge important de proposer des événements à même d’inciter les cinéphiles à renouer avec l’expérience d’un grand écran. A Genève, Laurent Dutoit gère plusieurs salles indépendantes. Pour cause de rénovation – c’était prévu même si la crise a sensiblement ralenti les travaux –, les trois salles des Scala resteront fermées. Restent le Nord-Sud et le City. La question à laquelle est confronté l’exploitant est celle de la programmation: quels films montrer? S’il pourra compter sur la reprise de titres qui auront été brièvement montrés avant la fermeture, à l’image de l’excellent documentaire de Stéphane Goël Citoyen Nobel, sur Jacques Dubochet, il craint un été pauvre en nouveautés.

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Puisqu’il dirige également une société de distribution, Agora Films, Laurent Dutoit en sait quelque chose: sortir un long métrage coûte cher. De nombreux distributeurs seront ainsi frileux à lancer sur le marché des titres sans véritablement savoir si le public sera au rendez-vous – d’autant plus que la distanciation sociale reste de mise et que des sièges doivent être laissés libres. En outre, cette grande inconnue quant à la réouverture des cinémas en France, un territoire sur lequel sont souvent alignées les sorties suisses, a également une incidence. Sans parler de l’annulation des grands festivals. «L’été dernier, les deux grosses locomotives du cinéma d’auteur ont été Parasite, de Bong Joon-ho, et Douleur et Gloire, de Pedro Almodovar. Soit deux films montrés à Cannes», souligne-t-il.

Atmosphère unique

A Pully, Nicolas Wittwer compte de son côté sur la possibilité d’importer des films qui n’ont pas de distributeurs suisses. Et si les spectateurs répondent présent, il espère une possible ouverture estivale – période où le CityClub est habituellement en vacances – afin d’amortir un peu plus l’inévitable manque à gagner. Laurent Dutoit, de même, attendra de voir les résultats des deux écrans du Nord-Sud avant de se prononcer sur la réouverture du City. Selon lui, plusieurs salles, notamment dans les villes de taille moyenne, ne devraient pas reprendre du service le 6 juin. Il estime qu’une vraie reprise n’aura pas lieu avant l’automne, voire le début 2021 en cas de regain de l’épidémie. Il espère lui aussi que, d’ici là, les pertes puissent être couvertes au maximum par les aides à disposition.

Du côté des multiplexes, le groupe Pathé annonce une réouverture le 6 juin en fin de journée, tout en soulignant que l'offre sera légèrement réduite et adaptée à chaque site. En fonction de l'évolution de la pandémie et de la demande, cette offre pourra dans un second temps être ajustée. Malgré des pertes financières, la direction de Pathé Suisse reste positive quant à l'avenir, expliquant qu'en plus du chômage partiel, qui a permis le maintien de l’ensemble des emplois et de négociations qui évoluent favorablement avec les propriétaires des sites, elle dépend d'une société-mère qui possède une vision à long terme. Tout en estimant que de nombreux spectateurs, saturé par l'offre des plateformes de streaming, auront envie de retrouver l’atmosphère unique du cinéma, de ses écrans géants et d'un son incroyable.