Idées

Sur la planète 
des néo-réactionnaires

Un ouvrage collectif réunit des chercheurs en lettres 
et en sciences sociales autour des paradoxes 
de la «transgression conservatrice» 

«Néo»: en quoi le discours réactionnaire contemporain mérite-t-il ce préfixe, gage de nouveauté? Et sur quelles bases faut-il qualifier un intellectuel de réactionnaire plutôt que de conservateur (ou d’anticonformiste, comme il tendra probablement lui-même à se présenter)? Issu d’un colloque tenu à l’Université de Liège, publié en France par le Centre national de la recherche scientifique, cet ouvrage collectif sur Le discours «néo-réactionnaire», rassemblant des chercheurs venus de l’ensemble de la francophonie, ne répond pas par une synthèse, mais en traçant des pistes.

Au-delà des études de cas (consacrées par exemple aux anciens «nouveaux philosophes» André Glucksmann et Pascal Bruckner, aux écrivains Richard Millet, Philippe Muray et Michel Houellebecq, à l’historien Marc Fumaroli, au journaliste Ivan Rioufol ou au magazine Causeur), on s’arrêtera ici sur quelques lignes de tension qui traversent ce champ, et qui permettent d’en relever la spécificité et la nouveauté.

La question de l’universalisme

En principe, le réactionnaire français est universaliste. Il parvient d’ailleurs à mobiliser l’universalisme pour défendre ses positions. On en voit un exemple à l’œuvre dans le traitement du fait religieux. Dans le chapitre «La laïcité réactionnaire», le sociologue Marc Jacquemain se demande ce qui «rend possible la saisie du discours laïciste par des idéologies largement marquées par la xénophobie». Pour répondre, il se penche sur Dieu et Marianne. Philosophie de la laïcité d’Henri Peña-Ruiz, auteur qui jouit en France du «statut de quasi-penseur officiel de la laïcité républicaine».
En affirmant une conception du peuple comme «unité indivise» (ce qui, écrit Jacquemain, «est à rebours de l’essentiel de la philosophie politique contemporaine»), Peña-Ruiz invoque une universalité dont il n’explicite pas la construction; «c’est une évidence, à certains égards comparable aux évidences de la foi pour les croyants». On bascule ainsi dans une sorte de métaphysique nationale. «L’universel n’est jamais problématisé. Nous sommes supposés le reconnaître immédiatement, il est là, devant nos yeux: l’universel c’est la France.»
Cette équation, extravagante mais bien implantée dans le paysage intellectuel, permet de marier un universalisme de combat (contre les particularismes, le relativisme culturel, le «communautarisme») à la défense identitaire. C’est ce que fait Richard Millet dans son Eloge littéraire d’Anders Breivik (auquel l’écrivain et sociologue suisse Jérôme Meizoz consacre un chapitre), lorsqu’il écrit que son héritage de «Français de souche et de race blanche, hétérosexuel» représente «la seule forme d’universalité, avec le catholicisme».

La question de l’Amérique

En principe, le réactionnaire français déteste l’Amérique. C’était le cas dans les années 1910, lorsque Charles Maurras – parmi d’autres – fustige ses compatriotes qui admirent les Etats-Unis, pays auquel il manque «une essence et une nature» et dans lequel «vingt races s’exaspèrent à lutter pour la vie et pour l’opulence». C’est le cas aujourd’hui dans le discours d’Eric Zemmour, lorsqu’il s’en prend à la «subversion soixante-huitarde née dans les universités américaines, féministes, multiculturalistes, défendant toutes les minorités contre la tradition des nations», œuvrant à la «destruction méthodique du père et de la famille». C’est également le cas de Richard Millet qui, au-delà de sa vitupération contre l’immigration, désigne l’américanisation de la France comme la cause de son déclin.
La spécificité du réactionnaire «néo» réside dès lors dans le fait qu’il en vient parfois à aimer l’Amérique depuis que celle-ci a vu s’épanouir le mouvement néo-conservateur dans les années 1980. C’est le cas du Cercle de l’Oratoire (regroupant des personnalités telles que Bruckner et Glucksmann, le politologue Pierre-André Taguieff ou l’historien Stéphane Courtois) et de sa revue Le Meilleur des Mondes, publiée dans les années 2000 pour combattre l’antiaméricanisme dans la société française.

La question de la nature

«Classiquement, les conservateurs sont ceux qui croient en l’existence d’une nature immuable de l’homme, et les progressistes ceux qui le définissent par sa capacité historique à se transformer», note le philosophe Edouard Delruelle. Cette distinction est aujourd’hui brouillée: «Sous le coup de la révolution néolibérale, le discours de l’historicité et de la plasticité de l’homme est maintenant le fait des détenteurs du pouvoir.» L’idée d’une menace contre l’ordre «naturel» n’est plus, dès lors, l’apanage de la droite. «On a vu, ces dernières années, une certaine gauche anti-individualiste dénoncer, dans le capitalisme, non plus la domination d’une classe sur une autre ou l’instrumentalisation des institutions au profit du capital, mais le culte postmoderne du moi, le relativisme culturel, le laxisme moral.»
La passerelle intellectuelle rattachant le conservatisme à l’ancienne et sa version «néo» est fournie, sur cette question, par le psychanalyste Jacques Lacan. En détournant des concepts empruntés à Freud et à Claude Lévi-Strauss, et en les passant «au filtre d’un conservatisme néo-comtien dont il a trouvé l’inspiration politique, avant-guerre, chez Charles Maurras, duquel on sait qu’il fut idéologiquement proche», Lacan en vient à un discours normatif d’inspiration chrétienne vissé à une notion d’ordre et d’autorité du père. «L’anthropologie catholique du Père forgée par Lacan a aujourd’hui pénétré tout un pan du discours semi-savant en sciences humaines portant sur les jeunes, la sexualité, les nouvelles technologies médicales, la tyrannie du moi voulant satisfaire tous ses fantasmes dans un monde sans limites.» Lévi-Strauss s’insurgera contre cette récupération, qui postule une nature humaine universelle sans s’encombrer de vérifications empiriques: «Même les pratiques et les aspirations qui choquent le plus l’opinion – procréation assistée mise au service de femmes vierges, célibataires, veuves, ou au service de couples homosexuels – ont leur équivalent dans d’autres sociétés qui ne s’en portent pas plus mal», écrit-il en 1986.

La question de l’idiotie utile

Les personnalités qui incarnent le discours néo-réactionnaire ont en commun «de se représenter elles-mêmes comme des esprits libres», pourfendeurs de la «pensée unique politiquement correcte», «briseurs de tabous», meneurs d’«assauts passant pour transgressifs», affichant une «position minoritaire, donc aisément héroïsable», notent Pascal Durand et Sarah Sindaco dans leur introduction.
Posture surfaite: «Leur souci d’affirmer leurs franchises statutaires d’intellectuels les porte à prendre des distances avec des vérités premières du conservatisme primaire, mais pour mieux les retrouver au terme de la polémique.» Les néo-réactionnaires rendent ainsi «au conservatisme des élites au pouvoir le service de faire apparaître celui-ci comme porteur d’une orientation de progrès». L’épithète «idiots utiles», que ces intellectuels aiment lancer, peut donc leur être retourné en toute légitimité.

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