C’est le 28 octobre 2015, un beau jour, une mer bleue, et soudain tout bascule dans la confusion et l’agonie. Surchargé, le bateau sur lequel des migrants syriens se sont aventurés en Méditerranée sombre au large de Lesbos. Entre fondus au noir et miroitements aquatiques, la caméra d’Amel Alzakout enregistre un patchwork de baskets, de doigts flétris par l’humidité, de gilets de sauvetage orange, de jambes pédalant au-dessus du gouffre… En une heure de filmage panique, Purple Sea donne à voir la réalité de l’impensable.

Ce ballet nautique chaotique brassant les morts et les vivants baigne dans une clameur d’épouvante, des gargouillis abyssaux, des coups de sifflet stridents. Avec ses images hachées confinant au psychédélisme, Purple Sea fait ressentir en temps réel la terreur de l’engloutissement. Rescapée du naufrage, Amel Alzakout a ajouté à ce plan-séquence de 67 minutes un commentaire off qui mêle comptine enfantine, souvenirs anciens, mots d’espérance.

Présenté en Compétition internationale à Visions du Réel, ce document brut témoigne de la puissance du cinéma documentaire, de son inventivité et de sa diversité. Venus de 58 pays, les 167 films sélectionnés par Emilie Bujès, directrice artistique du festival nyonnais, et son équipe, multiplient les approches pour raconter le monde dans tous ses états, du collectif au plus intime. Confinée pour cause de pandémie, la manifestation se réinvente: cette «édition en ligne» est disponible selon divers horaires sur le site du festival (www.visionsdureel.ch).

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Paysage hivernal

Gabriel Tejedor (La Trace) retourne en Russie avec Kombinat. Le réalisateur suisse s’immerge dans le quotidien d’une famille ouvrière de Magnitogorsk, ville minière et industrielle. Un long travelling sur des installations rouillées empanachées de fumées ocre conduit au cœur du système, au nœud du problème. Les métallos perpétuent une idéologie qui s’essouffle. Une devise telle «Pars au travail avec joie et reviens-en avec fierté» sonne creux. Le sens du devoir bute sur la réalité: une petite fille souffre de retard mental à cause des poisons qui saturent l’air et l’eau. Dans un paysage hivernal pâle comme la mort ne brille que la flamme d’un haut-fourneau.

Le festival montre sept films venus de Chine. Outcry and Whisper, de Jinyan Zeng, Trish McAdam et Wenhai Huang, convoque une poignée de dissidents (Zhao Yue, Zeng Jinyan…) et de syndicalistes pour se souvenir que les objets de pacotille, les gadgets électroniques, les médicaments et masques chirurgicaux dont l’Occident est friand sont produits en exploitant sans vergogne les travailleurs. De simples ouvrières montent au front. Leur courage est impressionnant.

Quant à Xiaozhen Wang, il inscrit Love Poem à la tangente du documentaire et de la fiction. Sans quasiment jamais sortir d’une voiture, ce huis clos psychologique observe une crise de couple et, par-delà, une crise de société, liée au consumérisme, aux liens familiaux qui se distendent, à l’enfant roi…

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Contes arabes

Fille du comédien Zinedine Soualem (Chacun cherche son chat) et de l’actrice Hiam Abbas (Les Citronniers), Lina Soualem s’intéresse à ses grands-parents. Leur Algérie dépasse le portrait familial pittoresque pour évoquer un destin collectif. Mabrouk est venu en France à la fin de la Seconde Guerre mondiale, quand le pays avait besoin de main-d’œuvre pour se reconstruire. Il n’est pas disert, Mabrouk, ni sympathique, contrairement à sa femme Aïcha, rieuse et généreuse.

Le vieux grognon a des circonstances atténuantes. Une vie à trimer, à baisser la tête. De jeunes années dans un pays colonisé où les autochtones n’ont pas droit à la parole. Sa famille tuée pendant la guerre d’Algérie. Et, pour dernière blessure, la crise industrielle: les coutelleries de Thiers (Puy-de-Dôme) ont fermé. Tout taiseux fût-il, cet immigré au crépuscule d’une vie d’abnégation raconte fort bien une page d’histoire peu glorieuse.

La fenêtre de sa voiture ayant été cassée à trois reprises, cet habitant de Ramala installa à l’été 2006 une caméra de vidéosurveillance pour confondre le jeteur de pierres. Kamal Aljafari a retrouvé les bandes dans le garage de son père, après le décès de celui-ci. Il en propose un montage assorti de quelques commentaires off, empreints de nostalgie et de la lumineuse transparence des contes arabes. Le décor est d’une banalité folle: un coin de rue, trois places de parc devant un jardin. Passent des enfants, deux couturières, deux cavaliers, Abu Gazaleh sur son vélo… L’objectivité indiscutable de la caméra est tempérée par quelques interventions du réalisateur pour isoler un moineau ou suivre un papier que le vent emporte. Unusual Summer rappelle aux populations confinées que le spectacle de la rue, devant la fenêtre, est un théâtre où se joue la poésie du quotidien.

Bonnet perdu

Il y a plus insignifiant encore que le va-et-vient nonchalant d’une rue du Proche-Orient: le bureau des objets perdus de Montréal, en hiver. Cette femme enrage d’avoir perdu sa tuque. Elle l’aimait tellement ce bonnet qu’elle avait tricoté de ses propres mains… Dans Prière pour une mitaine perdue, Jean-François Lesage surprend le regard mélancolique des quidams espérant retrouver leur bien et rappelle que les objets ont une âme. Il recueille des confidences. Chacun a perdu quelque chose. Un être aimé, ses parents, sa santé, l’espoir, la lumière des grandes fêtes de Noël jadis… Entrecoupée de quelques plans enneigés poussant à l’introspection, enluminée par une chanson mélancolique de Félix Leclerc (L’Echarpe), cette Prière touche au plus intime de l’âme humaine.


Visions du Réel. Edition en ligne du 17 avril au 2 mai. www.visionsdureel.ch