Nous sommes entourés d’arbres, de plantes, de végétaux, mais c’est une forme de vie qui nous est inaccessible. Qu’est-ce que cela fait d’être une plante? Autant la question peut avoir du sens dans le cas des chats, des chauves-souris, voire des tiques, autant elle en est dépourvue dans le cas des plantes. Leur vie nous est radicalement étrangère. Comment, donc, peut-on la connaître? Comment la définir? Et quel statut moral lui accorder?

Telles sont les trois questions qui guident le dernier ouvrage de la philosophe Florence Burgat, Qu’est-ce qu’une plante? Connue pour ses remarquables travaux sur la condition animale, que nous avons relatés ici même, elle y défendait avec force l’idée que les animaux avaient bel et bien une existence, une existence certes autre que la nôtre, mais qui a la capacité de faire l’expérience de ce qui lui arrive. Comprendre le vécu des animaux avait donc un sens, ainsi que leur conférer un certain statut moral, contre l’anthropocentrisme arrogant. Mais les plantes?

Nulle trace de conscience

Tout nous en sépare, comme tout les sépare des animaux: «Entre la vie végétale et la vie animale, rien n’est commun, pas même le fait de vivre, tant les acceptions du terme sont ici et là hétérogènes l’une à l’autre.» Même si, de par son omniprésence, elle nous est familière, la vie des plantes nous est radicalement étrangère.

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Florence Burgat réfute un à un les arguments en faveur d’une prétendue sensibilité ou perception des plantes; elle insiste sur la naïveté consistant à vouloir identifier tel ou tel critère empirique permettant de rapprocher la vie végétale de la vie animale, a fortiori de vouloir y trouver un embryon de conscience. La conscience suppose une vie vécue à la première personne. Mais en quel sens pourrait-il y avoir une personne végétale? «Les plantes, dont nous avons vu qu’elles sont divisibles, qu’elles ont un soi peu localisable et dont les caractéristiques ne sont repérables que dans les liaisons biologiques et chimiques, présentent-elles une individualité subjective, la seule qui rende véritablement compte de l’individualité? La réponse est non.»

Devoir de protection

Sont-elles dès lors moralement indifférentes? Question difficile. Comme naguère Claude Lévi-Strauss et aujourd’hui un Francis Hallé, Florence Burgat partage une forme de répugnance face à la destruction des arbres. Mais sa conviction est qu’il n’est point besoin «de personnaliser les plantes ou de les doter d’une vie de conscience pour partager cette répugnance et appeler à respecter la beauté du monde, à cultiver l’humilité et l’acte gratuit en prenant soin des végétaux».

Toutefois, clarifier les raisons pour lesquelles il faudrait protéger les plantes est une affaire philosophiquement complexe, comme le montre au passage sa discussion d’un rapport fédéral suisse sur la question du respect du monde végétal. Mais quelles que soient ces difficultés, Florence Burgat ouvre dans ce livre la voie – sans doute encore à approfondir – en direction d’une morale (esthétique?) de la protection des plantes.

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En tout cas, sur cette voie, son ennemi est tout désigné: la tendance, qualifiée de «néo-animiste», illustrée par le livre à succès de Peter Wohlleben, La Vie secrète des arbres. Tout lecteur n’a pu être qu’interloqué par l’anthropomorphisme débridé de ce livre. Mais expliquant les raisons de son succès, Florence Burgat avance une hypothèse audacieuse: ce serait une manière de déculpabiliser les mangeurs de steaks. En effet, si nous devons nécessairement manger des plantes – êtres sensibles –, nous devrions nous sentir moins coupables de manger des animaux, eux aussi sensibles. Pour la philosophe, l’amour des forêts pourrait bien masquer une passion carnivore! A méditer.


Essai

Florence Burgat

Qu’est-ce qu’une plante? Essai sur la vie végétale

Seuil, 204 p.