Société

Tout plaquer, nouvelle mythologie contemporaine

Tandis que le salariat devient synonyme de souffrance, beaucoup rêvent de reconversion pour ne plus gagner leur vie à la perdre. Les boulots qui font désormais rêver n’impliquent ni badge, ni open space

Antoine est manager dans la communication. «Un métier socialement reconnu et bien payé», reconnaît-il, mais qui ne lui procure plus qu’une «profonde lassitude de faire la même chose depuis vingt ans, avec toujours plus de contraintes venues d’en haut». Pour requinquer son moral flapi, le cadre supérieur se rêve en propriétaire d’épicerie méditerranéenne, et va jusqu’à consigner la liste des produits qu’il voudrait vendre, un tablier en lin à la place du costume-cravate: «Fleurs de câpres, pata negra, vins fins italiens… Je suis gourmet, alors je me dis que travailler autour d’une vraie passion aurait plus de sens. Et surtout, sans patron.»

«Passer à côté de la vie»

Combien sont-ils dans tous les bureaux moquettés du monde à ronger leur frein en rêvant de liberté? Selon un sondage français (Ipsos), 79% «aimeraient se réinventer», et 47% déclarent «passer à côté de la vie». Psychologue et spécialiste en santé au travail à Lausanne, Nadia Droz entend la même complainte au quotidien: «Environ 70% de mes patients rêvent de changement. Et plus ils sont épuisés par l’entreprise, plus ils évoquent une guest house à l’autre bout du monde ou un food truck.»

Magie de l’anglicisme, le bon vieux camion à saucisses, synonyme de carrière navrante il y a cinq ans encore, est l’ultime symbole de la vie au grand air sans actionnaires. Hélas, si des hipsters décontractés derrière leur comptoir amovible, en train de servir des hot-dogs véganes dans des emballages personnalisés par leur copain graphiste, font la une des magazines branchés, la réalité est parfois différente…

Le revers du food truck

Laure haïssait tellement son emploi dans le marketing qu’elle a signé sa démission dès qu’une amie lui a proposé de monter leur food truck du côté de Marseille. Les aventurières se voyaient travailler au bord de plages idylliques, elles ont échoué sur des parkings d’hypermarchés, faute d’autorisation municipale. Avec des clients snobant leurs gaspachos raffinés et réclamant de la merguez. Après six mois à empester le graillon et à voir fondre ses économies, Laure est retournée dans le marketing, retrouver la frustration d’avant, mais aussi une nouvelle sensation «de n’être bonne à rien d’autre».

Lire aussi: Pourquoi il faut oser la reconversion professionnelle

Et pourtant, les belles histoires de reconversion sont un quasi-matraquage dans les médias: «Elle suivait une brillante carrière dans la communication avant de tout plaquer pour créer le club de yoga de ses rêves.» «Vivre de sa passion: comment je suis passée de publicitaire à blogueuse voyages.» «Tout plaquer et devenir artisan végétal, le nouveau cool job après cuisinier.»

Une reconversion, ça se prépare

Plus la réorientation fait le grand écart, plus elle fascine. Quand elle ne vire pas au trip néo-baba, comme ce couple de Londoniens parti vivre dans une ferme du Sussex, nourri aux œufs de poules. Et qui raconte son expérience dans un livre: Vivre en autonomie à la campagne (Eyrolles). «Et si on plaquait tout pour vivre à la campagne parmi les agneaux, au rythme du calendrier lunaire?» résume le communiqué de presse.

On parle beaucoup de ceux qui s’affranchissent, or certains plaquent aussi l’indépendance pour la sécurité

Sophie Denave, sociologue

Dans leur livre, Bella et Nick Ivins vous donnent les clés pour produire votre propre nourriture et entretenir votre petite maison dans la prairie. Mais s’extasier continuellement sur des ex-cadres mués en indépendants à qui rien ne résiste est faire bien peu de cas des difficultés réelles de la réinvention de soi, selon Sophie Denave, sociologue et auteure de Reconstruire sa vie professionnelle – Sociologie des bifurcations biographiques (PUF). «Se reconvertir dépend d’abord du niveau des diplômes et des revenus d’avant, ou de ceux du conjoint, car il faut des économies pour acheter une ferme, un élevage, ou un bar de quartier, rappelle-t-elle. On sait également qu’on ne dégage aucun salaire les premières années, et que trouver une clientèle prend du temps.»

La liberté de la prison

Bien sûr, Sophie Denave a aussi croisé la route de reconvertis épanouis, dont le saut de cabri d’une fonction à l’autre peut faire sourire: «Un ingénieur devenu pasteur, un autre magicien, et un cadre devenu pêcheur de thon, égrène-t-elle. Derrière ces changements de carrière, il y a le rêve d’autonomie, ou le rejet d’un métier qui ne passionne plus, tel ce graphiste devenu luthier parce qu’il trouvait son emploi répétitif. Mais j’ai également croisé un commercial devenu surveillant de prison. On parle beaucoup de ceux qui s’affranchissent, or certains plaquent aussi l’indépendance pour la sécurité.»

Du rêve à la réalité

On évoque également peu toutes les bifurcations discrètes et ténues qui forment pourtant la majorité des évolutions de carrière. En 2012, selon une enquête du spécialiste du placement en personnel Kelly Services, un Suisse sur deux avait changé d’employeur: 56% pour de «meilleures opportunités», 16% pour «un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée» ou encore 14% pour des «activités plus intéressantes».

«J’ai plus de patients dans le marketing rêvant de devenir consultants en organisation que d’individus voulant faire le grand saut, confirme Nadia Droz. Parce que le salariat a ses avantages: rentrées d’argent fixes, vraies vacances, retraite. Mais il est bon de fantasmer un métier totalement différent quand on n’en peut plus. S’imaginer une sortie de secours peut même faire partie du processus de guérison pour mieux supporter son employeur.»

Changer de métier n'est pas une question de courage, mais de réseau

Sophie Denave, sociologue

Après avoir longuement joué à l’épicier dans sa tête, Antoine s’est rendu compte que son rêve avait ses limites: «Je n’y connais rien en commerce, je n’ai pas d’économies, je remplacerais un patron intransigeant par un banquier intraitable. Alors maintenant, quand je craque, je m’imagine en train de farter des skis, dans un magasin de sport en station. La montagne, c’est ma deuxième passion…» En attendant, il est toujours adjoint. Et courbe l’échine, comme la majorité.

Lire aussi: Changer de vie: quels ingrédients réunir pour faire le grand saut?

«Il n’y a pas plus de bifurcations radicales que dans les années 60, précise Sophie Denave. Par contre, il y a tout un mouvement qui ringardise les gens demeurant au même poste. Dans les années 60, rester dans la même boîte était valorisé. Aujourd’hui, on associe la mobilité au courage et à l’audace. Or changer de métier n’est pas une question de courage, mais de réseau. Et rester toute sa vie à un poste qu’on déteste, n’est-ce pas une grande preuve de courage aussi?»


La revanche des manuels

Dans La révolte des premiers de la classe, métiers à la con, quête de sens et reconversions urbaines (Arkhê), Jean-Laurent Cassely ausculte le rêve des nouveaux diplômés: tout sauf le bureau!

Comment l’artisanat et l’épicerie sont-ils devenus si désirables?

Le nouveau mythe du self-made-man est celui qui affine ses fromages, ou ouvre un commerce avec un mono-produit. Ça correspond à la valeur montante de la société: l’authenticité, en réaction à la productivité à court terme infligée dans l’entreprise, où chacun a conscience de produire du vite fait, mal fait. En réaction, on fantasme sur l’artisan façonnant longuement des objets uniques. Il y a 40 ans, l’utopie sociale était de ne rien faire. Aujourd’hui, c’est l’amour du travail bien fait…

Pourquoi dites-vous que ce sont les premiers de la classe qui réussissent ces reconversions?

Même si la reconversion paraît atypique, par exemple en passant de banquier à boulanger, ils savent gérer une entreprise. Ils ont les codes et une approche très professionnelle de la reconversion, qui est presque un métier en soi. Ils font des études de marché, prennent un graphiste pointu pour leur logo, trouvent le produit le plus différenciant et maîtrisent l’aspect concurrentiel.

Ceux qui changent de vie s’adressent à ceux qui leur ressemblent, mais restent coincés au bureau

Jean-Laurent Cassely, journaliste et essayiste

Quelles sont les reconversions les plus convoitées?

Des professions qui font rêver ceux qui en sont le plus éloignés et racontent une histoire: le terroir, la nostalgie. Changer de vie a toujours été lié à la modernité. On est passé du fantasme de faire son fromage de chèvre, à tenir une chambre d’hôte, à intégrer les métiers de l’alimentaire: microbrasseur, pâtissier… Tenir sa chambre d’hôte correspondait au besoin de retrouver du contact humain, en réponse à la déshumanisation de l’entreprise. Désormais, l’envie sensorielle de manipuler des produits répond à la crise de déréalisation des métiers touchés par la transition numérique.

Les bureaux sont-ils condamnés à se vider?

A terme, les défroqués de l’économie immatérielle devenus artisans pourraient être une norme en ville. Mais le paradoxe est que la reconversion fonctionne si tout le monde ne se lance pas. Car ceux qui changent de vie s’adressent à ceux qui leur ressemblent, mais restent coincés au bureau. C’est un storytelling pour cadres supérieurs. Or le nombre de nouvelles fromageries dans les centres-villes commence à être tendu…


A lire: Jean-Laurent Cassely, La révolte des premiers de la classe, métiers à la con, quête de sens et reconversions urbaines, Ed. Arkhê, 182 p.

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