On ne cherchera pas ici à convaincre le lecteur, puisqu’il l’est certainement déjà, de se déplacer à Düdingen pour y voir Kokoko!, la nouvelle révélation de la débrouille made in Kinshasa. On lui conseillera cependant de faire son entrée au Bad Bonn assez tôt pour y découvrir un artiste tout autant incroyable: Strotter Inst.

Derrière ce pseudonyme, le Bernois Christoph Hess montre depuis deux bonnes décennies qu’il est un des plus grands platinistes de son époque. Ce n’est bien entendu pas le seul à avoir fait passer le tourne-disque du statut de diffuseur de musique à celui d’instrument dont on inspecte et réinterprète les entrailles et les possibilités, ni le premier à avoir fait du disque autre chose qu’un support – c’est-à-dire un instrument, que l’on customise.

Chez nous, il y a bien sûr Christian Marclay, figure patrimoniale s’il en est du cassage de vinyles. On pourrait également rapprocher le travail de Christoph Hess de celui, au Royaume-Uni, de Philipp Jeck ou de Janek Schaefer, voire, en Allemagne, de celui de Thomas Brinkmann – et particulièrement de son album Klick, sorti en 2000 chez Max Ernst, un très bel exercice de rythmes créés en laissant rebondir une tête de lecture sur les traits de colle suturant des disques en miettes.

Une apparition

Chez Jeck ou Schaefer, la vertu des platines dévoyées et des disques rafistolés est d’induire l’apparition d’un espace onirique. On retrouve cela chez Strotter Inst., mais avec une très belle inflexion de carnaval sombre – un goût du charbon qu’il avait déjà mené à une forme de perfection en collaborant avec d’autres Bernois, les dronistes de Sum of R, sur leur premier album éponyme, sorti en 2008 chez Utech Records. Il en a atteint un autre degré sur son dernier LP, Miszellen (Hallow Ground, 2017), un grand œuvre de collages sonores en parfaite interpénétration.

L’usage que fait Hess de multiples tourne-disques (jusqu’à sept en même temps – pourquoi pas après tout?) bardés d’élastiques qui perturbent le bras de lecture lui permet de créer des paysages sonores pulsatiles et tournoyants qui sont autant d’inductions à la transe lente: tout ondule, pivote, s’imbrique, se fragmente et se recompose – l’hypnose dont on parle ici reposant aussi sur une indéniable composante optique, tant la vue de ces rotations diverses imprime une forme de vertige accueillant. Une sorte de danse macabre sur plateaux tournants.

Düdingen. Bad Bonn. Ve 3 à 21h30.