Théâtre

Platon ou la joie du cogneur

José Lillo porte à la scène «Gorgias», dialogue platonicien qui oppose philosophie et rhétorique. Vivifiant quand l’averse de mots parvient à fouetter la touffeur du propos

Un défi. José Lillo, lecteur frénétique et acteur au charme ombrageux, fait le pari de porter à la scène une matière qui relève du pur esprit: un dialogue platonicien, Gorgias, opposant philosophie et rhétorique. La première, dit Socrate, est l’art de la vérité, tandis que la seconde relève de la séduction. L’une est exigeante, douloureuse, quand l’autre est complaisante et trompeuse. Sur le plateau du Poche transformé en lice médiévale, les orateurs s’affrontent dans la longueur, tels des chevaliers de la parole. Les jeux de lumière de Rinaldo Del Boca évoquent, eux, les mises en scène outrancières du catch. Climat de joutes, donc, pour une météo vivifiante, mais qui peut encore gagner en intensité.

Jean-Charles Fontana, 83 ans, est une mémoire du théâtre. Ce comédien à l’œil farceur a croisé Jean Cocteau et Jean Marais dans le Paris de ses jeunes années avant de venir en Suisse romande, où il n’a cessé d’inspirer les metteurs en scène (Richard Vachoux, Hervé Loichemol, François Marin, etc.) par son décalage inné. Au Poche, il est Gorgias, rhéteur charmeur et convaincu que sa pratique est «cause de liberté et principe de commandement». «Si tu possèdes le pouvoir de convaincre, dit-il, la mèche rose et les baskets pop, tu feras du médecin un esclave.» Sceptique, Socrate démontre les risques de cette habileté qui ne se soucie pas du fond. «La rhétorique est donc productrice de conviction; elle fait croire que le juste et l’injuste sont ceci et cela, mais elle ne les fait pas connaître», constate le maître en réfutation incarné par José Lillo, barbe et cheveux en bataille. Le philosophe privilégie le savoir sur la croyance et déplore qu’un as de la rhétorique soit plus convaincant sur des questions de santé que le médecin lui-même…

Au tapis, Gorgias! Jean-Charles Fontana s’assied dans le public, devenant simple spectateur d’une joute qui continue sans lui. Face à Socrate, deux nouveaux concurrents: Polos et Calliclès (David Gobet et Ahmed Belbachir, excellents). L’enjeu? L’injustice, celle qu’on subit, celle qu’on inflige. Annonçant le protestantisme, Socrate soutient qu’un homme qui subit une injustice est plus heureux qu’un homme qui l’inflige. «J’affirme que l’être doté d’une bonne nature morale est heureux, mais que l’être injuste et méchant est malheureux.»

En face, Calliclès prône la jouissance des sens. Il dit surtout que, dans la vraie vie, celle des entrepreneurs et des politiciens, les propos de Socrate ne sont que bavardages enfantins. Le public, qui s’était un peu assoupi, reprend vie. A la manière de Sarkozy, le personnage de Belbachir a la force du pragmatisme. On ne l’aime pas, mais on l’écoute. D’autant que Socrate défend une position dangereuse, lui aussi. Celle qui, par son moralisme sans faille, évacue tout le mystère et l’aléatoire humains…

Dehors, il pleut des cordes, dedans, il pleut des mots. Avec plus ou moins de vigueur selon la touffeur du propos. Mais José Lillo le confirme, il y a une vie théâtrale pour la philosophie.

Gorgias, Théâtre Le Poche, Genève, jusqu’au 28 avril, 022 310 37 59, 2h. www.lepoche.ch

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