Platon, une star de la pensée au Festival d’Avignon

Théâtre L’auteur de «La République» attire chaque jour à midi des centaines de spectateurs en quête de maïeutique

Et si Platon les battait tous? Les Olivier Py, Valère Novarina, Thomas Ostermeier, dans le festival In; les Roland Magdane, Patrice Laffont (oui, l’animateur de télévision), Robert Bouvier, David Valère – les Suisses de la partie – qui tentent de percer dans un Off aux 1300 tentations. Si c’était lui, ce sage d’il y a très longtemps, cet esprit qui pénètre tout, l’amour, la vérité, le bien, qui fait d’une caverne un mythe, du platonisme un lieu commun, si c’était lui qui raflait la mise à Avignon. Si c’était sa pensée en spartiates, sa maïeutique cabotine, son bagout querelleur qui triomphaient sous un soleil d’Acropole, escorté par ces bacchantes que sont parfois les grillons?

Mais de quoi parle-t-on? De La République, ce best-seller qu’un vent vieux de 2500 ans remet toujours au goût du jour. Il est midi, hier, demain et après-demain – entrée libre, jusqu’au 24 juillet –, plusieurs centaines de chapeaux de paille et de nu-pieds gagnent le jardin Ceccano, au pied d’une bâtisse blanche monumentale – la médiathèque.

L’intérêt du plus fort

Sous deux platanes ventrus, une estrade vous aguiche, toute nue qu’elle est. Vous vous asseyez sur des bancs ou vous restez debout. Douze coups ont sonné à l’abbatiale du coin et un garçon en bermuda se dresse, une brochure dans une main. Il interpelle Socrate, ce philosophe qui prétend ne rien savoir pour mieux vous rouler dans la farine de ses idées. Lui, c’est Thrasymaque, un rhéteur professionnel. Il jette à l’auguste: «Je dis que ce qui est juste est l’intérêt du plus fort.» Et jouit de son effet. Une jeune femme au visage de porcelaine se rebiffe. Elle prête bouche à Socrate et tient à peu près ce discours: le cycliste du Tour de France qui se dope – pure hypothèse – et qui gagne serait-il dans le juste parce qu’il est le plus fort?

Là, vous comprenez que cette République a fait l’objet d’une réécriture savante, mais soucieuse de vous parler. Le philosophe Alain Badiou, longtemps figure de la pensée communiste à la française, défenseur des sans-papiers, en est l’auteur. Il publie en 2012 sa République de Platon (Folio). Le directeur du festival, Olivier Py, a eu l’idée d’en faire un spectacle qui ne serait pas le fait de professionnels, mais d’un mélange d’étudiants-comédiens (ceux de l’Ecole régionale d’acteurs de Cannes), de lycéens d’Avignon et d’amateurs.

Feuilleton platonicien

Pendant six mois, des groupes lisent et répètent une version du texte qu’Alain Badiou, 78 ans, adapte pour l’occasion. Les acteurs et metteurs en scène Valérie Dréville, Didier Galas et Grégoire Ingold jouent les accoucheurs de feuilleton platonicien. Ils dirigent les répétitions, distribuent les répliques, veillent aux modulations de voix.

Mais la dispute vient de rebondir. Thrasymaque a la mine estomaquée du boxeur victime d’un uppercut. Pourtant il insiste: «Partout, le juste est identiquement l’intérêt du plus fort.» Une autre demoiselle se lève dans la foule et riposte alors au nom de Socrate. Ces grands professionnels que sont le médecin et l’amiral ne servent pas le plus fort, mais le plus faible; ne sont-ils pas justes? «Sycophante», rugit alors Thrasymaque. Sur les bancs, on savoure l’insulte. Et on met en pièces intérieurement son idée du juste et du bien. La joute dure quarante-cinq minutes. Le match retour, c’est demain à la même heure.

La République de Platon, Avignon, jardin Ceccano, jusqu’au 24 juillet; rens. www.festival-avignon.com