Spectacle

Le plein air, nouvel atout de La Bâtie

Avec sa merveilleuse fugue à travers la ville, la chorégraphe Cindy Van Acker marque cette édition du festival genevois, tout comme les acteurs belges de la compagnie Marius, au lac de Machilly

Le plein air serait-il le nouvel atout de La Bâtie? Le méga-rendez-vous de la rentrée genevoise renouerait-il avec ses racines, cette année 1977 où le festival voyait le jour au bois de la Bâtie? Deux expériences hors du commun le suggèrent.

Celle-ci d’abord. Sur une esplanade sablée, place Sturm, à cinq entrechats de l’église russe et de la Vieille-Ville, la danseuse Maya Masse imprime sa virevolte dans nos mémoires. D’une enceinte, l’orgue baroque de Jean-Sébastien Bach monte en vagues de satin.

Cet instant-là, vous le sentez, est unique. Autour de Maya Masse, une centaine de spectateurs pensent comme vous. Ils admirent l’économie d’un geste jamais ostentatoire, l’harmonie d’un visage captif d’un songe, une façon d’étendre la nuit qui tombe et d’en dessiner le destin.

Un festival se doit de déborder, d’offrir des gestes d’une échelle inédite. C’est ce qu’a bien compris Claude Ratzé, son directeur. C’est ce qu’a saisi aussi Cindy Van Acker, chorégraphe helvético-belge qui, depuis vingt ans, ne cesse d’élargir sa palette, histoire d’embrasser un continent intérieur. Au nom de l’Association pour la danse contemporaine (ADC), dont elle est artiste associée, elle a conçu Shadowpieces 0-IV. La séquence décrite ci-dessus en est extraite.

Le principe? Proposer un parcours en cinq stations, autant de lieux symboliques, de la Salle des Eaux-Vives, fief actuel de l’ADC, au parvis du Musée d’histoire naturelle, en passant par l’église Saint-Joseph et une piazzetta où vous attendait le musicien Louis Schild, avec sa guitare feulante. L’ultime étape, celle où Maya Masse épouse la musique de Bach, est en soi une préfiguration. A 100 mètres se dressent désormais les murs du futur théâtre de l’ADC, le Pavillon de la danse qui sera inauguré en septembre 2020.

Pagnol, pêcheur de carpes

Le plein air a pris ce week-end encore un visage campagnard. Il était d’ailleurs recommandé de s’équiper: collants et col roulé en alpaga n’étaient pas de trop jeudi soir. Le lieu du grand rhume programmé? Le lac de Machilly, au pied des Monts de Genève, de l’autre côté de la frontière, à une vingtaine de kilomètres de la ville. On y arrive en bus – affrété par le festival. Et on cède fissa à cette euphorie qui saisit le citadin quand il a le sentiment de renouer avec la prairie des origines.

Ici, vous pêcheriez bien la carpe, tiens – le lac est réputé pour ce prélat d’eau douce. Les acteurs flamands de la compagnie Marius, spécialisée dans les spectacles en extérieur, n’ont pas résisté au charme du site. Ils y ont implanté leurs gradins, quelque 240 places. Et ils y ont parachuté Marius, Fanny et César, la trilogie à fendre l’âme de Marcel Pagnol.

Tandis que la carpe plastronne au loin, Marius, chemise au vent, ne se résout pas tout à fait à quitter sa Fanny, sa copine d’enfance naguère, son béguin à présent. Il rêve de monter sur un de ces cargos qui mouillent dans le port de Marseille, de mordre dans la pulpe des antipodes. Son père, César, voudrait le garder à jamais auprès de lui, dans son bar. Monsieur Panisse, lui, négociant en voiles, veuf et quinquagénaire, épouserait bien Fanny.

Quatre heures dans la bise

Waas Gramser, Kris Van Trier – fondateurs de la compagnie – et leur tribu cultivent leur accent flamand en français. Ils jouent la confusion des sentiments et tous les ratages qui s’ensuivent, avec un mélange de gravité et de désinvolture burlesque. On s’emmitoufle sur son siège – trois couvertures pour le soussigné. Et on apprécie l’endurance de ces comédiens capables de jouer par tous les temps, quatre heures de suite l’autre nuit.

A vrai dire, c’est moins cette aptitude qui marque que l’usage inspiré que la troupe fait du paysage. Quand Marius tangue entre deux desseins, la carte du Tendre d’un côté, la carte des océans de l’autre, on voit passer au loin, sur la berge du lac, la silhouette d’un quartier-maître. L’appel de la mer en un mirage.

«Shadowpieces 0-IV et La Trilogie de Pagnol sont des formats qui conviennent à La Bâtie et qui nous distinguent, note Claude Ratzé. Le public ne vit pas seulement une expérience esthétique, il participe à une aventure. Le plein air, c’est difficile, on l’a vu au lac de Machilly, mais il vaut la peine de poursuivre.»

Dans le car qui file vers Genève, on se raconte nos odyssées. Le plein air a cette vertu: il délie les langues et forge la légende d’un festival.


Festival La Bâtie

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