Classique

Pleins feux sur Genève, capitale du jeune violon

Le Concours Menuhin a débuté tambour battant. Retour sur un week-end où les jeunes concurrents ont affronté les premières épreuves au Centre des arts de l’Ecole internationale

C’est au Victoria Hall que le coup d’envoi a été donné. Genève y a alors été décrétée «capitale du violon» par Gordon Back, directeur artistique du Concours Menuhin. En compagnie d’Olivier Hari, président de la Fondation de l’OSR, le successeur de Yehudi Menuhin a ouvert jeudi les feux de la compétition avant de laisser l’orchestre retrouver la cheffe Marin Alsop, qui l’avait déjà dirigé la veille dans un énergique concert d’abonnement.

Le programme de la soirée inaugurale? Idéal pour illustrer les talents en jeu. D’un côté, la symphonie «du Nouveau Monde» de Dvorak a rendu hommage à cette jeunesse qui vient de la planète entière pour concourir. De l’autre, deux solistes représentaient l’esprit de la manifestation. Il y avait d’abord l’impérieuse gagnante de la dernière édition de 2016 à Londres. L’Américaine Yesong Sophie Lee, quatorze printemps, a enflammé la Havanaise op. 83 de Saint-Saëns avec grâce et tempérament. Son sérieux et son aplomb tranchent avec la juvénilité d’Henning Kraggerud, plus de trois fois son aîné.

Pizzicato ou archet?

Membre du jury du concours, le Norvégien a de son côté commencé par faire voter le public sur une version du deuxième mouvement du Concerto de Mendelssohn. Pizzicato ou archet? Le compositeur lui-même n’avait pas tranché, d’après des correspondances de l’époque… Une courte majorité de la salle a penché pour la première solution. L’interprétation vivante, colorée et imaginative du musicien a complété le jeu sobre et lumineux de l’adolescente. Et la pièce en duo donnée en bis, écrite par Henning Kraggerud lui-même, a rassemblé les deux sensibilités musicales dans un seul geste et une belle complicité intergénérationnelle.

Le lendemain, c’est une autre histoire qui se jouait ailleurs. Le Centre des arts de l’Ecole internationale accueillait les premiers concurrents. Et ce sont les plus jeunes qui commençaient. La catégorie junior a deux jours pour présenter sa vingtaine de violonistes en herbe, de 10 à 16 ans. De 10h du matin à 4h de l’après-midi, les participants disposent d’une demi-heure chacun. Les deux journées suivantes, les seniors (de 16 à 22 ans) doivent suivre le même parcours. Les neuf membres du jury, répartis sur deux rangées de sièges de la salle, se fondent dans l’assistance d’élèves de l’école venus assister au premier rendez-vous. Quant au public qui aime découvrir les talents de demain, il peut rejoindre la salle en suivant une piste de petits pieds collés au sol. Tout a été prévu pour faciliter l’accès aux lieux.

Remarquable contrôle émotionnel

Ce vendredi 13, tous s’en souviendront, superstitieux ou non. Débuter dans un concours engendre un stress supplémentaire. S’il fallait élire les instrumentistes pour la gestion de leurs émotions, ils monteraient tous sur la première marche du podium. Cette particularité, essentielle, fait bien évidemment partie du lot des épreuves à affronter. Et en ce premier matin de compétition, les jeunes affichaient tous un contrôle émotionnel remarquable.

Seuls en scène ou accompagnés de pianistes, les trois «ouvreurs» ont alterné trois œuvres avant la pause. Deux morceaux imposés, pour la technique, la construction et la sensibilité (Bach et Wieniawski), et une pièce au choix pour se sentir plus à l’aise (Suk, Dvorak, et Prokofiev). Mais tous se trouvent devant la même difficulté à relever: une improvisation sur thème.

En lice, la Sud-Coréenne Haewon Lim (14 ans), le Suisse et Allemand Anatol Janos Toth (14), qui a été sélectionné pour la demi-finale, et l’Américaine Christina Jihee Nam (15) révèlent des qualités, des sensibilités et des tempéraments bien différents. Profondeur, rigueur et lumière… Mais leur autorité, leur maturité et leur capacité à se dépasser impressionnent. A l’issue des premiers et deuxièmes tours du week-end, les demi-finales rejoindront le centre-ville au Conservatoire, et les finales et le concert de gala se tiendront au Victoria Hall. Curieux, à vos agendas…

Lesquels des quarante-trois concurrents atteindront la ligne finale? Pour l’instant, le mystère est entier. Mais il est indispensable de garder en tête qu’à ces âges, l’expérience de chaque mois passé constitue un grand écart entre les musiciens. On sent vite ceux qui ont déjà eu l’occasion de s’habituer au public ou à la scène. Il faut tenir compte de cette réalité pour élire la pépite rare dans chaque catégorie. Le jury le sait. Le public l’apprend.


Concours Menuhin, jusqu’au 22 avril 2018.


Des violons rares

En parallèle aux épreuves, concerts et innombrables événements spéciaux, deux luthiers présentent des violons rares de leurs ateliers. Florian Leonhard, installé à Londres et New York, et Christophe Landon, qui se partage entre Paris, Berlin, New York, Séoul et Shanghai, exposent chacun une huitaine d’instruments au Conservatoire, après le Centre des arts.

La particularité du Concours réside aussi dans l’aspect artisanal de l’art du violon. A chaque édition, les lauréats se voient prêter un instrument pendant un an. Ils peuvent choisir parmi un lot de magnifiques spécimens. La particularité du Français Christophe Landon, c’est de tout aborder. Il construit des instruments modernes (par exemple, un quatuor – deux violons, un alto, un violoncelle – d’instruments couverts à la feuille d’or et de cuivre oxydé, qu’il prête). Il copie de célèbres instruments avec des bois anciens (Stradivarius, Guarneri…) et restaure des originaux. Il expertise et vend des instruments. Et il fabrique aussi des archets.

«Depuis que la réglementation internationale est devenue très restrictive sur la circulation des objets contenant des matières protégées (ivoire, bois rares…), je réalise avec mon fils sculpteur des hausses en titane. Ce métal est particulièrement léger et solide et nous l’incrustons parfois d’éclats d’or.» La finesse aérienne de ces dentelles métalliques est un pur bijou en soi. Quant à la copie du guarnerius «David» ayant appartenu à Heifetz, elle semble tout droit sortie des mains du grand Crémonais. On peut aussi notamment admirer un Nicolas Lupot de 1815 et un très rare Giovanni Pietro Caspani de 1657, Vénitien dont on ne connaît que deux contrebasses avec ce violon. Des découvertes d’autant plus séduisantes que les instruments peuvent aussi être joués… S. Bo.

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