photographie

Plongée sensible dans l’univers de la drogue

Matthieu Gafsou offre une vision différente des toxicomanes lausannois

Plongée sensible dans le monde de la drogue

Etonnant comme certains éléments du quotidien deviennent autres lorsqu’ils sont filtrés par le regard d’un artiste. Prenez «les toxicomanes de la Riponne», que les Lausannois connaissent bien, qu’ils ont sans doute évités un jour ou un autre, sans imaginer que ces individus finiraient en majesté sur les murs du Musée de l’Elysée, sans considérer qu’ils étaient dignes d’une attention autre que sociale ou policière. Matthieu Gafsou a passé près d’une année à leurs côtés (lire «Sortir» de juin 2014); il en résulte une magnifique exposition, «Only God Can Judge Me».

Portraits picturaux

Pour une fois, les drogués sont regardés en face. Photographiés sur fond noir, comme en studio, avec une lumière évoquant la tradition picturale des portraits. En s’approchant, on distingue bientôt les traits creusés, la peau mangée par les substances et la maladie, la vie qui se déglingue. Mais c’est l’humanité qui surnage. «J’ai souhaité sortir de l’esthétique habituellement liée à ce monde, trash et agressive, souligne Matthieu Gafsou. D’abord parce que cela ne correspond pas à mon style. Ensuite, parce que j’ai voulu montrer ces gens dignes; c’est ainsi que je les ai perçus.»

Aux portraits s’ajoute une série d’accessoires en petit format, photographiés frontalement, sur fond noir ou blanc. Petite cuillère, sachet de cocaïne, produit de coupe, pipe ou bouteille de Coca-Cola. «Une sorte de nécessaire du toxicomane, des objets permettant de cartographier le fonctionnement technique de la drogue», indique le Lausannois, né en 1981. Fervent critique des prétentions documentaires de la photographie – qu’il considère comme une interprétation totale plutôt qu’un reflet réel de quoi que ce soit – Matthieu Gafsou s’attache à faire le tour de son sujet, en y apposant sa part de création subjective.

Des paysages allégoriques et très grand format, ainsi, complètent le tableau. Une place de la Riponne parfaitement connue mais soudain mystérieuse, parce que photographiée de nuit, avec comme une légère brume. Un campement de dealers installé en plein centre-ville. Le dôme du parc de Milan illuminé d’un flash. La dernière série de clichés, elle, est totalement abstraite et figure la plongée psychédélique. Fascinante seringue prise du dessous et ne ressemblant plus qu’à cinq cercles concentriques, de couleurs différentes. Lucioles du parc Bourget, devenues mille étoiles dans les herbes hautes. Quand la photographie transforme le réel, autant que la drogue…

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