Un certain regard à Cannes

Plongeon nocturne dans une rivière perdue

Comédien superstar, Ryan Gosling signe un premier film, «Lost River», d’une noirceur moite et profonde

L’an dernier, Ryan Gosling, n’était pas venu à Cannes pour «Only God forgives», de Nicolas Winding Refn, le cinéaste qui l’a consacré avec «Drive». Le comédien avait une excuse: il réalisait son premier film. Cette année, il a accompagné «Lost River», sélectionné dans la section Un Certain Regard. Et la température est montée de quelques degrés. Le beau blond rend les femmes folles – et les hommes aussi, mais de jalousie.

D’une beauté cool supérieure, le comédien américain n’est pas aussi lisse que son apparence le laisse supposer. Ses rôles le prouvent, son film l’entérine. Dans une zone sinistrée des Etats-Unis, Billy (Christina Hendricks) survit en attendant que l’on saisisse sa maison. Elle décroche un job «dans le domaine du possible», artiste dans un souterrain de velours où devant un public amateur de bizarreries gore se donnent des spectacles de burlesque macabre. Son fils Bones récupère du cuivre sur les chantiers et essaye d’échapper à la furie vengeresse de Bully, le psychopathe de cette zone de non-droit. Il est attiré par Rat (Saoirse Ronan), une fille renfermée. Le sang coulera, le feu brûlera avant que la petite troupe de naufragés économiques puisse s’envoler vers le sud.

Il faut un moment avant de succomber au charme délétère de «Lost River», de ressentir la moiteur des ombres et les miasmes de folies qu’elle recèle. Lancinante, la musique électronique hypnotise. La photographie est belle comme celle d’un spot publicitaire mais avec un grain de folie, léchée comme certaines œuvres baroques d’antan («Coup de cœur», de Coppola, «La Lune dans le caniveau», de Beinex), mais en plus sale. En dépit de quelques afféteries agaçantes (l’image du vélo en feu figure en deuxième position des clichés surréalistes à éviter, le premier étant la porte plantée au milieu d’un champ), Ryan Gosling montre qu’il a le sens de l’image et du récit. Des influences aussi, à commencer par celle de l’ami Refn, et encore David Lynch, Terrence Malick et sans doute «La Nuit du chasseur», de Charles Laughton.

Comme «Les Bêtes du sud sauvages», de Benh Zeitlin, «Lost River» relève du post-cataclysmique contemporain. Il a pour background la crise des subprimes, voire l’ouragan Katrina. Les victimes de ces désastres et leurs jardins retournent à la sauvagerie. Le réalisme magique succède au rationalisme démocratique: une route s’enfonce sous un lac dont émergent des réverbères. Avant la construction du barrage, il y avait là un parc à thèmes préhistorique. Telle une antique malédiction, le tyrannosaure montre encore ses crocs au fond de l’eau.

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