Elle se prénomme Meryl. Blonde, regard bleu profond, cette trentenaire mère de famille née, grandie et ayant principalement fait sa vie à Genève, n’est curieusement jamais venue au Paléo. Un manquement qu’on se propose de réparer en l’invitant à nous suivre ici, observant à travers elle, et d’un œil frais, un rendez-vous qu’on a, au cours des années, à ce point fréquenté qu’il ne nous surprend plus qu’en pointillé.

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Infirmière flegmatique

On a raté Vianney, sans le regretter, notre invitée ayant pris le temps de se pomponner avant de nous retrouver, alors que des nuages porteurs d’orage foncent dans notre direction, présageant une averse comme Paléo en a beaucoup connu. Pressés, on file droit vers la Grande Scène où Jamiroquai commence son concert. Cheminant à travers une foule clairsemée, on scrute Meryl, certain de la découvrir saisie par ce qui l’entoure. Peine perdue.

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Flegmatique, cette infirmière – pour qui la pop culture se goûte principalement à la télé – en a vu d’autres, question festivals. Au printemps, elle était aux Nuits sonores à Lyon, puis s’est rendue au Montreux Jazz. Mais enfin tout de même, cette débauche de tentes, de bière en fûts, la poussière flottant dans l’air, le son qui gifle tandis que le vent se lève et que les corps se bousculent, ce n’est pas exactement une expérience ordinaire!

«On dirait un peu Renaud»

Elle le «concède», sans s’attarder pourtant. Et Jay Kay d’apparaître maintenant, portant gants noirs, jogging Adidas, coiffe clignotante dont le design futuriste évoque un croisement bizarre entre les casques arborés par Daft Punk et Sun Ra. «Il a cru que c’était l’hiver? demande Meryl. C’est pas le froid toute l’année, ici!» Et l’Anglais de lâcher «Shake It On», amuse-gueule électro-funk tiré d’un nouvel album commun qui manque nous faire ignorer l’évidence: autrefois formidable performer, le patron de Jamiroquai apparaît en héros fatigué, barbe poivre et sel, embonpoint certain et vitalité en berne.

«On dirait un peu Renaud», commente la Genevoise. Commentaire cruel. Mais juste, tant les lascivités qui faisaient tout l’intérêt des shows de l’Anglais paraissent envolées. Toutefois, même empâté et se tenant douloureusement les reins, l’ex-golden boy pop sait encore s’y prendre quand il s’agit de faire suer ados et couples mariés. Un groupe huilé à sa botte, multipliant les mots aimables, déroulant en final les hits «Canned Heat» et «Love Foolosophy» par lesquels il rénova autrefois un peu la soul britannique, Jay transforme finalement la plaine de l’Asse en dancefloor intime, sensuel, magnifique. On l’avait trop vite enterré? Ces mots pour nous en excuser.

Fans cramés

Elégance, ravissement: ce n’est pas exactement le propos de MHD. Patron d’une «afro trap» squelettique, le Parisien apparaît sur la scène des Arches en champion d’un rap mutant tissé autour de beats gras, de motifs mandingues et d’un verbe limité où se célèbrent prioritairement la «moula» (fric et cannabis, donc), le PSG ou les gloires footballistiques oubliées (Roger Milla).

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«Mes enfants m’en ont parlé», glisse Meryl, dubitative et qui, embrassant du regard ceux qui l’entourent, juge «peu responsables» ces parents venus écouter avec enfants et poussettes le protégé de Booba. Et puis tout chavire. «Fais le mouv», missile minimaliste, commande de sauter, hurler, se lâcher. L’Asse s’exécute, jubile, «dab» comme si rien d’autre n’existait – Meryl y compris à qui son fils aurait enseigné les rudiments d’un geste qui ne signifie… rien! «Paléo, c’est Champions League!» salue MHD, révélé ce soir en entertainer adroit, laissant ses fans cramés aux bons soins de Justice, à présent annoncé.

Puissance de feu inédite

Meryl? Cuite, elle aussi, tandis que Xavier de Rosnay et Gaspard Augé rejoignent leurs machines, mettant fin au vrombissement d’une infrabasse. Du rendez-vous nyonnais, la Genevoise aura à cet instant beaucoup parcouru, des bars bondés à la pyramide à proximité du Village du monde, du concert salsa-rock «éreintant» des Mexicains Panteón Rococó aux «allées interminables» où les connaissances se croisent immanquablement éméchées. «Ici, on est amené à beaucoup errer, non?» devait-elle demander, cherchant en vain une amie avec qui un verre était pourtant programmé.

Maintenant, plus question de la retrouver. Justice commence une performance de rang. Encadrés par des murs d’amplis Marshall, surplombés par d’imposants mobiles lumineux, les Parisiens proposent une expérience physique totale concentrée autour d’un light show à l’avant-garde. C’est sobre. Captivant. Innovant. Brutal. D’une puissance de feu probablement inédite – la tournée Alive des Daft Punk de 2007 comprise.

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Et Meryl de tourner de l’œil cette fois, mise KO comme d’autres festivaliers par un déluge de beats et lumières crues, quand les abords de la Grande Scène vivent eux des pogos d’une sauvagerie qu’on croyait réservée aux seuls metalleux. Mais «c’est trop» pour la Genevoise qui, t-shirt trempé et cheveux défaits, insiste pour rentrer. Au matin, jure-t-elle, tubes «D.A.N.C.E» et «We Are Your Friends» ou pas, averse redoutée et finalement écartée ou non, elle est de permanence aux hôpitaux…