Roman

La plume faulknérienne de Donald Ray Pollock

L’auteur du «Diable, tout le temps» a commencé à écrire à 50 ans. Ses nouvelles ont frappé, ce premier roman enthousiasme

Genre: ROMAN
Qui ? Donald Ray Pollock
Titre: Le Diable, tout le temps
Trad. de l’américain par Christophe Mercier
Chez qui ? Albin Michel, 375 p.

Des panaches de fumées qui s’échappent de quelques cheminées. Des bâtisses en parpaing, des cabanes de tôle et de papier goudronné. Deux bazars, une église, une gargote. Quatre cents habitants, tous liés par le sang «en raison de Dieu sait quelle malédiction, que cela tienne à la lubricité, à la nécessité ou simplement à l’ignorance». Nous sommes à Knockemstiff – contraction de knock them stiff , «étends-les raides» –, un village-fantôme qui ressemble à une géhenne. Et qui existe vraiment: c’est là, au sud de l’Ohio, qu’est né Donald Ray Pollock, en 1954. La première moitié de sa vie s’est consumée dans un abattoir puis dans une usine de pâte à papier où il conduisait un élévateur et, soudain, il y eut ce stage providentiel qui provoqua le déclic, dans un atelier d’écriture de l’Université de l’Ohio: à 50 ans, Pollock fit ses gammes en composant d’abord des nouvelles, des éclats de vies déglinguées, des destins foudroyés qui convergent tous vers son village natal, sous le signe de la détresse.

Knockemstiff sert aussi de théâtre au premier roman de Pollock, Le Diable, tout le temps, une effrayante sarabande doublée d’une méditation sur le Mal, lequel se glisse dans les moindres recoins de ce bled ténébreux où l’on tue sans arrêt. Pour se venger, pour sacrifier aux superstitions les plus archaïques ou pour assouvir des pulsions sordides. Quant à l’intrigue, elle se déploie entre la Seconde Guerre mondiale et la fin des sixties en mettant en scène trois tandems qui pourraient sortir d’une chevauchée famélique de Cormac McCarthy, d’un roman noir de James Ellroy ou d’un conte macabre de Harry Crews.

D’abord, il y a le jeune Arvin Russell, flanqué d’un père totalement détraqué, Willard. Rescapé des combats du Pacifique – où il a vu des Marines se faire écorcher vifs par les Japonais –, il est rentré à Knockemstiff dans un état pitoyable avant de plonger dans un autre bain de sang, à l’abattoir du coin. C’est là qu’il trime, les veines remplies de mauvais whisky, et, lorsqu’il apprendra que sa femme est atteinte d’un cancer, il ira crucifier des agneaux dans les bois, pour que Dieu la guérisse. Des scènes insoutenables auxquelles assiste Arvin, témoin impuissant de la sauvagerie paternelle, une lente descente dans la démence qui se terminera par un suicide.

Le second couple réunit deux cinglés, Théodore – un pervers cloué à un fauteuil roulant – et son cousin Roy, un prédicateur délirant qui prophétise l’Apocalypse en s’aspergeant d’araignées pendant ses sermons, pour conjurer sa phobie des insectes. On les verra s’enfuir vers le sud et rejoindre la troupe d’un cirque ambulant, après que Roy a égorgé sa femme à coups de tournevis: s’il a commis cet acte sanguinaire, c’est parce qu’il est persuadé qu’elle va ressusciter et qu’il a le pouvoir de réveiller les morts…

Restent Sandy Henderson et son amant, Carl, un mythomane qui prétend être le photographe favori des stars du septième art. A bord d’un break pourri, ils écument le pays en ramassant des auto-stoppeurs qu’ils trucident après les avoir rançonnés. «Il appelait Sandy l’appât et elle l’appelait le shooteur. Ce soir-là, juste au nord d’Hannibal, Missouri, ils avaient piégé, torturé et tué un jeune militaire sur une aire boisée», écrit Pollock, qui met en scène bien d’autres monstres. Preston Teagardin, par exemple, un pasteur pédophile responsable du suicide d’une adolescente. Portrait: «Chaque fois qu’il baisait une jeune fille, il avait l’impression de se noyer dans la culpabilité, au moins pendant une ou deux longues minutes. Pour lui, une telle sensation était la preuve que, aussi cruel et corrompu qu’il pût être, il pouvait encore aller au paradis, du moins s’il se repentait.»

De tous ces personnages démoniaques, Pollock sonde l’inhumanité sans jamais tomber dans le piège de la caricature, avant de tisser un fil noir au bout duquel ils finiront par se croiser. Ou par s’entre-tuer. Et s’ils échappent à ces règlements de comptes mutuels, le jeune Arvin se chargera de la besogne en endossant le rôle du justicier. Armé d’un Luger gros calibre, il se bat farouchement pour que sa vie retrouve un sens malgré les horreurs dont il est le témoin. Des horreurs qui sont souvent liées au fanatisme religieux, aux pratiques sataniques, à la bigoterie aveugle, aux hypocrisies répugnantes de ceux qui en appellent au Ciel pour cacher leurs crimes et leurs perversions. Avec ce premier roman faulknérien, Pollock parvient à ne jamais relâcher la pression: dans cette capitale des enfers qu’est Knockemstiff, un grand écrivain est en train de naître.

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Donald Ray Pollock

«Le Diable, tout le temps»

«Une masse d’araignées, des brunes, des noires, des rayées orange et jaune,lui tombèrent surles épaules et le sommet de la tête…»
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