«The X-Files»

Depuis plus de 20 ans, la vérité demeure ailleurs

La polémique sur les écoutes de la NSA franchit de nouveaux paliers tous les jours, au moment où les nostalgiques célèbrent les 20 ans de «The X-Files». Retour sur une série qui a fait entrer le genre dans une certaine modernité

Ils étaient quelques centaines à manifester contre l’Agence américaine de sécurité nationale, la NSA, samedi 26 octobre, à Washington devant le Capitole. L’AFP racontait qu’on pouvait lire sur les banderoles «Arrêtez l’espionnage de masse» ou «Débranchez Big Brother», et que parmi les manifestants, des militants de gauche côtoyaient des conservateurs du Tea Party. Une modeste irruption de colère au moment où certains, à Washington, commencent à dépeindre publiquement l’Agence comme un «Etat dans l’Etat» (LT du 26.10.2013), que Barack Obama ferait bien de reprendre en main.

La polémique sur les écoutes de la NSA ne cesse de s’amplifier, mais depuis un mois, dans le champ de la culture populaire, elle acquiert une curieuse résonnance. Car les amateurs nostalgiques célèbrent ces temps les 20 ans de la séries «The X-Files» («X-Files: aux frontières du réel»), dont le premier épisode a été dévoilé le 10 septembre 1993 sur Fox. Le feuilleton créé par Chris Carter arrivait en juin 1994 en France et en Suisse, grâce à M6, contribuant d’ailleurs fortement à l’installation de cette chaîne dans le paysage télévisuel. Les aventures de Mudler et Scully, puis de Doggett, se sont arrêtées en mai 2002, après neuf saisons.

Pour certains, les séries TV – surtout aux Etats-Unis – vivraient un Age d’or depuis une grosse décennie. Le seuil de la montée en qualité, et en légitimité culturelle, est en général situé au moment de l’apparition des «Soprano», en 1999. Pourtant, à supposer qu’il ait bien Age d’or, «The X-Files», auparavant, n’y a certainement pas été étrangère. Cette quête des Ovni et autre bizarreries a fait entrer le genre dans une certaine modernité, pour au moins trois raisons.

■ Un changement d’échelle

En 1992, chargé de développer des concepts pour le réseau Fox, Chris Carter, qui venait du monde du surf, puis qui était passé par Disney comme scénariste, arrive à imposer un tel projet. Alors qu’il n’a aucun haut fait d’arme à son actif. Le fait qu’il dise s’inspirer d’une série des années 1970, «Kolchak: The Night Stalker», rassure peut-être les cadres.

Néanmoins, le Californien réussit un gros coup. Devisé à 2 millions de dollars, pour 14 jours de tournage, le pilote (premier épisode) de «X-Files» bat tous les records d’alors. S’agissant du budget, il faudra attendre le début de «Lost» pour que le plafond ne soit nettement dépassé (10 millions de dollars pour les deux parties). Avec «X-Files», on accorde des volumes importants de temps et de moyens à un pilote, c’est-à-dire une esquisse. Tout aurait, encore, pu capoter. La série démarre d’ailleurs avec 12 millions de spectateurs, un bon début sans plus. De fait, Fox a été assez patiente: la série n’atteindra ses sommets d’audience que lors des saisons quatre et cinq.

Sans doute plus que d’autres, Chris Carter et son équipe, presque tous novices en matière de feuilletons, ont réussi à faire changer d’échelle la production d’un feuilleton. Ils prétendent fabriquer chaque épisode comme un long métrage, ce qui est objectivement faux, mais qui dénote une ambition certaine. Les rabais d’impôt de la Colombie britannique aident à faire baisser un peu la facture, du moins tant que David Duchovny accepte de tourner au Canada. Mais sans conteste, le soin accordé aux décors, aux cadrages, à l’esthétique nocturne, ainsi bien sûr qu’aux effets spéciaux marquent un tournant. Et les auteurs saisissent, les premiers, l’intérêt du web, dont la popularité s’accroît en même temps que la série, pour orchestrer le ramdam.

■ Un esprit du temps (surtout aujourd’hui)

Pour en revenir à la polémique sur la NSA: celle-ci révèle, s’il le fallait, la modernité particulière qui a imprègné les investigations de Fox Mulder. Issu d’un milieu libertarien, donc plutôt de droite, Chris Carter surfe, si l’on ose dire, sur l’esprit anti-Etat fédéral. Passé l’axe fictif des extraterrestres et des affaires non classées, «The X-Files» aura dépeint ou caricaturé, pendant 202 épisodes et deux films, un certain pan de la pensée politique populaire du pays. Cette conviction, au moins aussi vieille que l’incident de Roswell en juillet 1947, que «Washington», pris comme entité, cache des choses au peuple, voire le manipule.

Au-delà de la mythologie hirsute de la série, ses scénaristes s’appuyaient sur un genre de sain populisme, appelant à se méfier des pouvoirs croissants des administrations. Avec ses fuites wikileaks et ses révélations d’Edward Snowden, notre époque paraît, 20 ans plus tard, reprendre le fil du pilote de «X-Files», et son final dans une salle secrète regorgeant de documents cachés. A ce titre, et bien qu’on ait rattaché de nombreuses séries à celles de Chris Carter, l’hommage le plus direct est sans doute rendu par Jonathan Nolan à travers «Person of Interest» (en DVD, et actuellement sur RTS Un le dimanche soir), dont la fin du pilote, justement, constitue un hommage direct à «The X-Files», cette fois avec le motif des caméras de surveillance.

Interrogé récemment par Télérama, Frank Spotnitz, principal scénariste et coproducteur, soulignait d’ailleurs, à propos de la paranoïa de séries telles que «24 Heures chrono» ou «Homeland»: «Leurs héros défendent l’Amérique contre une menace extérieure, alors que Mulder et Scully se méfiaient du pouvoir intérieur.» Au reste, il réfute toute lecture politique de la série, et s’il accrédite l’idée de l’Age d’or, il refuse, lui, l’idée que ce feuilleton-là y ait contribué. Il renvoie à «Hill Street Blues», puis aux «Soprano»…

■ Un formidable creuset

Le petit monde des séries est fait d’argent, ainsi que de femmes et d’hommes. Si les acteurs de «X-Files» ont eu des fortunes diverses après la fin du feuilleton, il faut souligner l’incomparable creuset qu’a constitué cette apologie de la paranoïa noctambule, surtout parmi ses scénaristes. Hormis Chris Carter lui-même, le nombre d’auteurs des aventures de Mulder et Scully qui sont aux commandes de séries importantes aujourd’hui impressionne.

Qu’on songe – la liste n’est exhaustive – à Vince Gilligan, créateur de «Breaking Bad»; Frank Spotnitz lui-même, à l’origine de «Hunted», encore inédite ici ; Howard Gordon et Alex Gansa, qui figurèrent parmi les responsables de «24 Heures Chrono» puis ont créé «Homeland»; James Wong, créateur de «American Horror Story» – on retrouve aussi au générique de cette série Tim Minear, lui aussi revenu des ovnis –; John Shiban, scénariste en chef («showrunner») de « Hell on Wheels»; Jeffrey Bell, qui a œuvré pour «Alias», et se trouve actuellement aux commandes de «Agent of S.H.I.E.L.D.»; ou encore Glen Morgan, auteur du feuilleton d’épouvante «The River»…

«The X-Files» n’a pas seulement bien senti, et anticipé par la fantaisie, un certain air du temps. Elle a suscité un précieux bouillonnement, qui rejaillit 20 ans plus tard, pour que la vérité demeure ailleurs.

Publicité