Depuis qu'il a ouvert ses portes au mois de juin 2006, le Musée du Quai Branly n'en finit pas de corriger son image et de combattre sa réputation de haut lieu de l'esthétisme colonial appliqué à l'art des autres continents. Il y a eu, l'automne dernier, l'exposition D'un regard l'Autre (LT du 21 septembre 2006), une histoire de la perception des cultures extra-européennes depuis la Renaissance. Il y a maintenant Nouvelle-Irlande, Arts du Pacifique sud, et Jardin d'Amour de Yinka Shonibare MBE, une installation contemporaine déjà évoquée dans le Samedi Culturel (21 avril 2007).

La Nouvelle-Irlande est un archipel, situé au nord de l'Australie, dont l'île principale est longue de 470 kilomètres sur une largeur maximale de 10 kilomètres. En 1643, un navire appartenant à la Compagnie néerlandaise des Indes orientales rencontre une pirogue de pêcheurs. Un marchand, qui est à bord et qui possède un talent d'artiste, dessine l'embarcation et ses occupants, notamment leurs coiffures et les pagaies sculptées. Quelque 150 ans plus tard, l'île principale reçoit le nom de Nouvelle-Irlande.

Les populations de ce territoire produisent des objets dont la variété de styles a tout de suite frappé les visiteurs. Les plus connues sont les sculptures peintes malagan, montrées lors de cérémonies funéraires où se transmettent les droits et les possessions des défunts. Elles sont reconnaissables à leur enchevêtrement de bois et à leur richesse colorée. Ces objets ont fasciné dès le XIXe siècle, d'abord les cercles de l'ethnographie puis, à partir du début du XXe siècle, les artistes européens expressionnistes et ensuite les surréalistes. Enigmatiques pour les non-spécialistes de ces cultures particulières, elles imposent néanmoins leur évidence plastique à l'imagination occidentale.

L'exposition du Musée du Quai Branly ne se limite pas à ces sculpturesmalagan. Elle met en évidence l'extraordinaire richesse des styles produits sur l'île principale et l'archipel qui l'entoure. Comment interpréter cette variété, et la capacité des populations de la région à maintenir des styles différenciés dans une région aussi petite? L'exposition présente de ce point de vue un double visage. Celui de la rigueur et de la réserve intellectuelle que suppose l'approche anthropologique (chaque type d'objet est replacé dans son contexte). Et celui de la libre jouissance visuelle qui est à la portée de tous les visiteurs. Cette dualité, rendue possible par les caractéristiques de l'art de la Nouvelle-Irlande, explique au moins en partie pourquoi autant d'œuvres de cette région se sont retrouvées dans les collections européennes à partir de la fin du XIXe siècle.

La densité de chacun des styles d'objets présentés au Musée du Quai Branly, et l'efficacité d'un dispositif d'exposition qui permet de relier ces styles à des systèmes de symboles et de relations sociales, conduit à un renversement de perspective. On peut s'interroger de la même manière (quoique ce ne soit pas l'objet de cette exposition) sur les questions non résolues que posent les variations stylistiques à certaines périodes de l'histoire de l'art européen, notamment entre le XIIe et le XVIe siècle en Italie, quand les œuvres d'art fixaient elles aussi des modalités d'accès à des positions de contrôle social et d'autorité, et quand elles étaient liées aux rituels de passage et de transmission patrimoniale.

Avec Nouvelle-Irlande, Arts du Pacifique sud, le musée du Quai Branly apporte une pierre de plus à un édifice qui reste encore à construire et qui permettrait une description et une compréhension décentrées des œuvres humaines, libérées des préjugés aveuglants liés à notre conception de l'art et de la culpabilité qui incite à renoncer à l'idée d'unité du genre humain et à croire que le brassage des cultures et les échanges nuisent de manière irrémédiable à la diversité du monde.

Nouvelle-Irlande, Arts du Pacifique sud. Musée du Quai Branly, 222 rue de l'Université, 75007 Paris. Rens. 00 33 1 56 61 70 00 et http://www.quaibranly.fr. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 10 à 18 h 30 (le jeudi de 10 à 21 h 30). Jusqu'au 8 juillet.