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Plus locaux, plus intimistes, comment les festivals vont devoir s’adapter

L’offre musicale pléthorique de l’été 2019 est exceptionnelle et les festivals se battent pour vendre leurs billets. Mais ils devront changer pour durer

Au pays des enfants gâtés, les problèmes arrivent plus tard, mais ils surviennent tout de même. C’est ce sentiment, dans cette Suisse romande demeurant l’un des lieux les plus prospères de la planète, qui vient à l’esprit au moment où plusieurs festivals d’été voient des signaux d’alerte passer sinon au rouge, en tout cas à l’orange. Le phénomène avait commencé ailleurs en Europe ou aux Etats-Unis, où de nombreuses manifestations annoncent une stagnation ou une baisse de fréquentation. La Suisse ne fait plus exception.

Le Paléo Festival de Nyon illustre bien le phénomène. Depuis le début du millénaire, la triomphale réunion nyonnaise affichait complet sitôt la billetterie ouverte, au mois d’avril. Ce n’est pas le cas cette année. Rien de grave – on peut imaginer qu’à l’arrivée, le festival fera le plein – mais le seul fait qu’il aura mis trois mois à se remplir au lieu de quelques minutes sonne comme un avertissement. Le Montreux Jazz Festival lance, à dix jours de l'ouverture de sa 53e édition, un pass à 299 francs pour le Lab; un signe d’essoufflement?

Un équilibre fragile

Bien sûr, 2019 est une année un peu spéciale. L’offre en festivals, tout le monde le dit, est pléthorique, de Neuchâtel à Sion, de Montreux à Paléo, pour n’évoquer que les plus fameux. Et la Fête des Vignerons, en mettant 400 000 billets parfois onéreux en vente, a sans doute pris de la place dans les budgets de nombreux ménages (et peine d’ailleurs aussi à vendre le dernier tiers de ses sésames). Les cachets des artistes, à la hausse, provoquent aussi mécaniquement une inflation du prix des billets. La limite semble atteinte.

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Mais pour continuer à offrir chaque année aux Romands un casting aussi incroyable, d’autres fortes remises en question seront inévitables. Côté programmes, comment intégrer mieux le hip-hop ou les musiques électroniques qu’écoute aujourd’hui la jeunesse la plus festive? Comment faire pour que cette génération ne considère pas les grands rendez-vous comme ceux de leurs parents? Comment ne pas bégayer: au hasard, quelqu’un s’est-il amusé à compter le nombre de concerts par ici de Patti Smith, magnifique certes, depuis cinq ans? Comment intégrer enfin ceux qui ont pris la (mauvaise) habitude de ne jamais payer leur musique? Faudra-t-il aller, encore, vers la gratuité relative, sponsorisée et subventionnée? Et quid du bilan carbone des bouchons autoroutiers vers Nyon ou Montreux?

Les grands festivals romands, qu’ils soient immenses, comme Paléo, ou historiques, comme Montreux, ne sont pas éternels. Il suffit d’une ou deux mauvaises années pour renverser leur fragile équilibre. Il faut sans cesse les réinventer.

Comprendre l’essence d’un festival

L’expérience sociale d’un festival n’est pas celle d’un concert. C’est ce qu’a compris Michael Drieberg, le directeur de Live Music Production (racheté mardi majoritairement par la société berlinoise DEAG), en créant son festival Sion sous les étoiles en 2014. «Il faut comprendre l’essence même du festival comme un rendez-vous local. Les amis s’y retrouvent, y reviennent et y font venir d’autres amis. L’expérience totale compte plus que les concerts en eux-mêmes: la qualité des stands, du sol, l’accès facilité, la beauté de l’environnement. Il faut prendre conscience que la figure légendaire du festivalier qui trouve très drôle de se faire photographier trempé dans la boue, un mauvais kebab à la main, a changé.» Cinquante ans après, ces festivals sont tous les petits-enfants de Woodstock.

Lire son portrait:  Michael Drieberg, parcours d’un combattant

Michael Drieberg a misé sur un festival d’une capacité d’accueil de 15 000 personnes: «Il y aura de moins en moins d’artistes capables de remplir des stades; le concept est dépassé, les spectateurs préfèrent revenir vers quelque chose de plus intimiste.» N’avoir qu’une seule scène fait partie du concept, pour offrir aux festivaliers du répit entre deux concerts, et créer une expérience collective et unifiée.

Se démarquer avec la programmation

La nouvelle génération écoute essentiellement du rap et du hip-hop, il est très difficile de la mélanger aux amateurs de variété française. «Cette année, Paléo a décidé de mettre du rap au programme un peu tous les jours; et nous de faire l’impasse sur cette musique. On vise la génération au-dessus», confie Michael Drieberg, qui réfléchit au fait de décliner un cinquième jour de son festival en «Rap sous les étoiles», une soirée à moindre prix consacrée aux plus jeunes. Il aborde un aspect peu connu concernant cette population: «C’est un public qui ne boit pas d’alcool. Alors que les bars représentent tout de même 20 à 30% des recettes totales de la soirée. Par contre, il n’est pas plus violent que d’autres.»

Le fait de retrouver Michel Polnareff, Francis Cabrel ou Soprano à une semaine d’écart en tête d’affiche à Sion sous les étoiles puis à Paléo ne dérange pas l’organisateur. «Que les artistes fassent deux dates en Suisse romande n’a rien d’illogique. Les festivaliers cherchent toujours plus la proximité.»

Autre festival, même constat à la Nox Orae, à La Tour-de-Peilz, qui fêtera sa dixième édition fin août. Sa co-programmatrice Maude Paley démontre qu’une seule scène permet la création d’une ambiance de rencontre intimiste, et que les gens y prennent goût.

Découvrir son portrait:  Maude Paley, le goût du défi

«Notre concept est un modèle fragile, mais nous ne voulons pas grandir. Nous misons sur une programmation de niche, qui diffère des autres festivals; nous avons cette volonté de rester un lieu de découvertes. Le prix du billet, 49 francs, est compétitif et nous n’accueillons pas plus de 1500 personnes par soir», indique la jeune femme, par ailleurs programmatrice du Rocking Chair de Vevey.

«Le public cible de la Nox Orae est clairement celui des 18-30 ans. Au Paléo, il n’y a que le rap qui s’adresse à la jeune génération; nous leur offrons des expériences plus larges, avec de très bons groupes de rock. Ce qui est difficile, c’est que, avec les sites de streaming, on voit moins évoluer les artistes. Tout se passe très vite et, une fois qu’ils ont fait exploser le nombre d’écoutes, c’est trop tard, ils sont hors de prix.»

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Une offre musicale gigantesque

Le directeur de la maison de production de concerts Opus One, Vincent Sager, observe une diminution des ventes de places de concerts et d’entrées à des festivals qui ne se cantonne pas à la Suisse romande. «D’importants festivals de France, d’Angleterre et d’Allemagne connaissent des érosions cette année. C’est que l’offre devient immense! Car là où les propositions culturelles sont plus modestes, comme à Neuchâtel, en Valais ou dans le Jura, les festivals affichent encore complets, car les riverains s’y identifient fortement.»

L’année 2018 n’a pas été bonne pour Opus One, qui a dû réduire son nombre d’employés. «Nous avons pris conscience des énormes changements à venir, déclare Vincent Sager. La révolution culturelle a sonné. Netflix et tous les sites de streaming prennent une part de loisirs très importante. La musique se consomme en playlist, on n’écoute plus d’album du début à la fin. Ça rebrasse toutes les cartes!»

La production musicale actuelle est phénoménale, diffusable partout, spécialisée dans des sous-genres et des sous-sous-genres. Les artistes qui peuvent encore remplir des stades ont trente ou quarante ans de carrière. Seul, ou presque, le jeune Ed Sheeran fait mentir cette assertion, de manière quasi inexplicable. «Nous entrons dans une logique de décroissance, reprend Vincent Sager. On mise sur la prudence et on produit moins« si l’on n’est pas sûr de remplir, on ne programme pas.» Pour survivre et se diversifier, Opus One s’est mis à produire des expositions comme Toutankhamon et Titanic à l’Arena, qui ont drainé 200 000 visiteurs.

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