Dans une pénombre amoureuse, mercredi soir, les oreilles étaient aux aguets au Grand Théâtre de Genève. Devant le bar qui s'étire en gondolant, deux cents spectateurs s'abandonnent aux propos clairs du conférencier Pierre Michot et aux extraits choisis du pianiste Xavier Dami. Ces amateurs sont là pour pénétrer dans ce temps privilégié du spectacle, sur le seuil d'une œuvre rare qu'ils ne connaissent pour la plupart pas, De la maison des morts de Janácek. Après coup, avant d'entrer dans la salle, une infirmière racontera: «Un spectacle ne se voit qu'une fois, je veux le vivre intensément. Là, je me sens prête.»

Une certitude: ce genre de rendez-vous initiatique, pris souvent d'assaut, s'est multiplié ces trois dernières années en Suisse romande, de l'Opéra de Lausanne au Théâtre populaire romand (TPR) à La Chaux-de-Fonds, en passant par le Théâtre de Carouge et l'Association pour la danse contemporaine à Genève. Même si aucune enseigne n'a poussé aussi loin l'art des préliminaires que le Grand Théâtre, elles affirment toutes vouloir fournir des clés au spectateur. Jean-Marie Blanchard, directeur de la maison lyrique genevoise, explique: «Je ne m'attendais pas à un tel succès, quand nous avons lancé notre «heure d'avant» lors de la saison 2001-2002. Ce prologue s'impose, la plupart de nos spectateurs ayant un emploi du temps démentiel. Or un opéra nécessite une préparation intellectuelle et physique. Une représentation, c'est un moment fort dans la vie, ce n'est pas un produit de consommation.»

Pour toucher les passionnés qui ne pourraient pas assister à l'initiation, le Grand Théâtre est allé plus loin dans l'innovation: il édite depuis cette saison un disque qui accompagne chaque spectacle, alternant morceaux musicaux et commentaires. Pour De la maison des morts, 1500 exemplaires ont été mis en vente, au prix de 15 francs. A l'Opéra de Lausanne, François-Xavier Hauville n'est pas en reste. Lui aussi propose son «heure d'avant» au salon Bailly. «Plus le degré de connaissance d'une œuvre est élevé, plus le plaisir est grand, observe le maître de maison. Mais il existe un autre enjeu, aussi fondamental: il n'y a pas de raison que le plaisir lyrique soit dynastique, il est vital d'élargir notre public, de construire des passerelles entre la boîte noire qu'est l'opéra et la ville.»

Proposer un nouveau pacte au spectateur, comme cela se fait depuis longtemps en Allemagne où chaque maison a ses dramaturges appelés à éclairer les pièces. Et rendre ce contrat le plus désirable possible. Dans le domaine théâtral, nos scènes entendent aussi donner à la représentation la dimension d'une expérience. A La Chaux-de-Fonds, chaque création du TPR est précédée d'une conférence-débat au Club 44 devant un public passionné. Au Théâtre des Osses à Givisiez, des cafés littéraires enrichissent les productions maison. «Nous avons 100 abonnés, rien que pour ce rendez-vous», s'enthousiasme Gisèle Sallin, directrice des Osses. Le Théâtre de Carouge a lui aussi son prélude inspiré, un quart d'heure concentré au bar avant la représentation. Quant à la Comédie de Genève, ses brunchs-débats du dimanche, en présence des artistes à l'affiche, font figure de classiques.

L'enjeu de cette débauche d'énergie? Répondre à la demande d'un public de plus en plus désireux d'entrer dans le jeu des signes, de saisir la portée d'un geste artistique, comme le suggère Bertrand Tappolet, responsable des relations publiques au Théâtre de Carouge. Les maisons théâtrales se définissent autrement, non plus comme des auberges à plaisirs périssables, mais comme des observatoires où sentir plus intensément le monde. Conseillère artistique auprès d'Anne Bisang à la Comédie, Manon Pulver commente la tendance: «Nous voulons que la Comédie soit un lieu d'accueil, avec sa librairie, ses brunchs, etc. C'est notre façon de décomplexer le spectateur.»

Suffirait-il alors de se doter d'outils fins pour connaître le transport? Oui et non. Le Théâtre de Vidy, principale scène romande, estime superflues ces gloses en amont ou en aval. Son directeur adjoint, René Zahnd, justifie ainsi cette position à contre-courant: «Nous croyons plus à l'action qu'au commentaire. Nous bénéficions surtout d'un lieu exceptionnel, avec son immense hall-foyer où le public peut à tout moment rencontrer les artistes.» Chargé du service culturel du Grand Théâtre, le musicologue Alain Perroux se méfie lui aussi des sésames: «Rien ne serait pire que de proposer un mode d'emploi. Notre ambition est de permettre au spectateur d'avoir une écoute plus active, plus créative aussi.» S'initier donc pour tracer ses lignes de fuite au cœur d'une œuvre plus ouverte que jamais.