En 1988, l'Association pour les bains des Pâquis exhorte la population à sauver ce lieu populaire avec une série d'affiches commandées à des auteurs de bande dessinée, des cinéastes d'animations et des graphistes. Un de ces placards montre les bains menacés par une pieuvre géante. C'est une des premières affiches dessinées par Exem et elle est devenue à peu près aussi mythique que les bains genevois eux-mêmes. Depuis, à chaque votation, les collectionneurs se précipitent dans les rues de Genève pour savoir si l'artiste a servi l'une ou l'autre cause. En ce moment, une de ses affiches colore bien la grisaille automnale. Mais, malgré le rendez-vous avec les urnes du week-end prochain, elle n'est pas politique. Elle annonce les cinq expositions qui lui sont consacrées, à Genève et à Lancy. Il n'en fallait pas moins pour rendre compte de la diversité et de la prolificité de ce travail. Et il fallait aussi le livre extrêmement fouillé que lui a consacré Ariel Herbez, collaborateur du Temps, attendu en librairie au début décembre.

Si, en 1988, la pieuvre rouge est une des premières affiches qu'il dessinait, en tout cas la première politique et la première de format «mondial», Exem, né en 1951, n'en est pourtant pas à ses débuts. Il fait même partie de ces artistes pour qui il n'est pas anecdotique de remonter à l'enfance. Fils de Jo Excoffier, homme de théâtre, de radio et de télévision, et de Michelle, formée aux Arts décoratifs, Emmanuel découvre le journal Tintin chez un voisin avant même de savoir lire. La bande dessinée devient son univers et, à 10 ans, il réalise sa première histoire. Il passera son adolescence à lire, à décortiquer des bandes dessinées: Tintin, mais aussi Blake & Mortimer, Little Nemo, les Franquin, Krazy Kat… Et à dessiner lui-même. En fait, le jeune Emmanuel Excoffier ressemble déjà beaucoup à l'Exem qu'il deviendra, ses propres productions se nourrissant de ses passions de lecteur.

Exem. Ce pseudonyme, le graphiste autodidacte le prendra en 1983 pour un hommage à Hergé, mort un mois plus tôt, qui paraît dans le dernier numéro du magazine Tout-va-bien. Dans un délire parodique tout à fait jouissif, on y apprend que Tintin a un frère jumeau, Zinzin, un double sombre en fait, qui l'assassine en 1933 pour s'emparer de la ligne claire et devenir le maître du monde… Pour signer ce mini-récit, qui peut-être plié et découpé, Emmanuel Excoffier décide de jouer avec les premières syllabes de son nom comme Georges Remi l'avait fait pour devenir Hergé. Dans ce projet, qui assurera une première reconnaissance à l'artiste, on trouve tout à la fois son goût pour la ligne claire, son extrême précision – on pourrait même parler de maniaquerie si le mot ne heurtait pas pour qualifier une personnalité des plus généreuses – et ses incroyables capacités parodiques.

Et ce qu'il y a de merveilleux, c'est que tous ces éléments, Exem parvient aussi à les réunir en une seule image. C'est ce qui fait la richesse de ces affiches politiques par exemple. Pour être certain de leur efficacité, de leur lisibilité dans la rue, il les dessine d'abord sur de tout petits formats, il soigne l'impact des couleurs, les choix typographiques. Mais en même temps, si l'on prend un peu plus de temps pour les regarder, on peut, selon ses propres connaissances en matière de 9e art, prendre plaisir à retrouver tout un tas de références bédéastes. Quoique Exem ne se limite pas à celles-ci, puisant aussi dans la peinture ou la littérature.

Par ailleurs, l'artiste a pris goût à chercher des solutions ingénieuses pour illustrer des objets et notamment jouer avec les trois dimensions. Les boîtes à thé en fer blanc qu'il a dessinées pour les participants à la Course de l'Escalade – il court lui-même chaque année – ont été suivies de poupées russes, de sets de table et de plaques émaillées. Au nombre de ses projets, on compte encore un parapluie pour la Croix-Rouge genevoise, des cartes à jouer, des pin's, des puzzles, des tee-shirts… jusqu'à un bus des Transports publics genevois. C'est d'ailleurs un de ses rares projets pour une marque, Exem se sentant plus à l'aise avec des mandats qu'il choisit par conviction, par engagement citoyen: pour des campagnes politiques, des mouvements caritatifs, culturels ou écologistes.

Parce qu'ils ont gardé un trophée de l'Escalade, un parapluie ou un pin's, qu'ils ont aimanté sur leur frigo un dessin de presse ou une illustration qui leur a plu, ou encore parce qu'ils ont reçu un des faire-part de naissance ou de mariage, qu'il a dessiné pour ses nombreux amis, on peut dire que rares sont les Genevois qui n'ont pas au moins un Exem chez eux. Il reste que cette symbiose extrême entre l'artiste et sa ville est à la fois belle et regrettable. A part ses collaborations avec l'Association de sauvegarde du Léman (ASL) – douze dessins sur des sachets de sucre distribués dans toute la Suisse – le reste du pays n'a malheureusement guère profité de ses talents. Ces expositions et la monographie devraient contribuer à le faire connaître plus largement au-delà de la Versoix. Et pourquoi pas en France.