Caractères

Poèmes vivants de la Grande Guerre

CHRONIQUE. Quand le paysage lui-même est un livre à déchiffrer

Ils ont pour noms Beaumont-en-Verdunois, Bezonvaux, Cumières-le-Mort-Homme ou Louvemont-Côte-du-Poivre. Ce sont des lieux aux bosquets torturés, aux allées de forêts, aux rares murs à moitié détruits. Parfois un pan d’église tient encore debout, soigneusement restauré. Pour le reste, il y a des trous, des racines, des feuilles, des troncs et des panneaux plantés là. Ils disent «boucherie», «boulangerie», «école», semblent éparpillés au hasard des chemins dans le bois.

Ce sont des villages de Meuse, disparus pendant la Grande Guerre. Des villages près de Verdun devenus spectres, fantômes, des villages qui n’existent plus. Des lieux à lire, à scruter, des énigmes pour la mémoire.

Celui ou celle qui se promène verra qu’il ne reste d’eux presque rien, sinon peut-être une sorte d’écriture à déchiffrer. Voici d’abord le panneau familier qui annonce le nom et le début d’une localité. Puis, on se perd. On s’accroche seulement à ce rébus qui se déploie sur le sol, dans les fourrés. Dans les racines tortueuses, dans les buissons, dans les arbres et les trous, on lit peu à peu les bribes d’une histoire. Tous ces fossés qui constellent ces anciens territoires, autant de souvenirs d’obus. Ces communes ont été martelées, constellées de projectiles. Leur terre apparaît d’abord comme sculptée, remodelée brutalement à coups de canon.

Les écriteaux qui égrènent les lieux quotidiens de jadis n’aident guère. Ils suggèrent certes, mais on ne distingue plus les emplacements des maisons et des lieux publics. Impossible de se figurer une rue dans ces sentiers accidentés, bordés d’arbres, de ronces et de fougères. Et pourtant, le lieu – on le sent, on le lit – porte en lui cette vie disparue, des hommes et des femmes, des enfants qui ont vécu là il y a longtemps, au fil des jours. Ici, le paysage, comme un mot, suggère, évoque, en dit en fin de compte bien plus que ce qu’il montre.

Parfois, les survivants sont venus et ont planté un point d’exclamation patriotique. Ici une statue, là un monument soulignent et soutiennent l’histoire.

Ces villages de Meuse détruits pendant la Grande Guerre sont aussi fascinants que tristes et déserts. Ils sont muets et immobiles comme des poèmes. Comme eux, ils éclatent silencieusement de couleurs, de sons, de récits, de batailles, d’espoirs et de souffrances. Tragiques, ils sont porteurs de sens, comme des textes. Et vous parlent en secret, si vous les traversez.

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