Des audios aussi doux qu’un oreiller, aussi ailés qu’une plume en liberté. Face au temps suspendu de la pandémie qui maintient les théâtres fermés, Michele Millner et Yves Cerf, du Théâtre Spirale, basé à La Parfumerie, à Genève, ont mis en ligne deux podcasts poétiques qui permettent de prendre le large, les yeux fermés.

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La particularité de ces enregistrements? Ils proviennent d’ateliers de français donnés l’an dernier à des migrantes, en live et en visioconférence, par le duo d’artistes associés à l’Université populaire albanaise (UPA). Des productions qui relaient avec délicatesse les récits d’une dizaine de femmes, kosovares essentiellement, racontant leur arrivée en Suisse, leurs souvenirs d’avant la migration et leur désir d’intégration.

Brikena, Kavita, Bhuvana et les autres

Dans ces créations mises en musique par Yves Cerf, on entend aussi des poèmes et des comptines en français qu’Esena, Brikena, Janina, Kavita, Bhuvana et les autres ont appris par cœur pour se familiariser avec notre langue. Une belle initiative qui allie le beau et le bon, et rappelle que les migrants n’ont pas attendu le confinement pour être privés des êtres aimés.

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«Les oiseaux, ce sont les seuls voyageurs à passer les frontières sans passeport. Personne ne contrôle leurs bagages, personne ne censure leur courrier, personne ne confisque leurs chansons, personne ne confine leur langue.» D’abord en albanais avant d’être livré en français, ce poème d’Agim Vinca ouvre les festivités d’Attente, le premier des deux podcasts en accès libre sur le site du Théâtre Spirale. Les percussions caressent l’envol de cet «ambassadeur du ciel», tandis qu’une voix féminine enchaîne joyeusement avec la comptine «Trois petits chats, chapeaux de paille, paillasson, etc.».

Naïveté assumée

La démarche assume une part de naïveté et de maladresse. Comme ce moment où une voix juvénile égrène les paroles de La Vie en rose, de manière scolaire. On sent à quel point le français aux voyelles souvent muettes et aux consonnes feutrées est loin de l’albanais et de ses sonorités plus sonnantes et solaires. Dans ce premier volet, il est aussi question des klaxons de Paris, de Bouba, le petit ourson, et de la vie, comme un bien à défendre.

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Dans le second document intitulé Home, les participantes se racontent davantage. Elles «admirent les Suisses, car ils sont très respectueux et gentils», mais regrettent de ne pas pouvoir travailler, faute de maîtriser le français. Dans leur pays d’origine, elles étaient infirmière ou informaticienne, ici, il faut tout recommencer. Parfois, les proches sont du voyage, parfois, la solitude pèse. Toujours, elles remercient d’avoir trouvé ces sœurs d’apprentissage avec qui elles ont créé «une famille».

«L’histoire nous a appris qu’on pouvait tout nous prendre. Mais on ne pourra jamais voler ce que l’on sait. Des poèmes sont comme des mots de passe, qui traverseront les années, les murs et l’adversité», rappelle avec ferveur Michele Millner, citant le linguiste George Steiner. A intervalles réguliers, le duo Vocal Cheese, formé par Vicky Papailiou et Mia Mohr, chante à deux voix des airs populaires, et le temps s’arrête. Pour le meilleur, cette fois.