L’œuvre de Zao Wou-Ki ne peut se voir réduite (si l’on peut dire) aux toiles monumentales, vastes plages baignant dans des bleus profonds, ou surfaces balayées de glissades de jaune. Le Musée d’art de Pully réunit des compositions de tailles moins imposantes, créées à partir de 1948, moment où le jeune artiste est arrivé en France. Images pleines d’inventivité et surtout en phase avec la poésie. «Zao Wou-Ki, la lumière et le souffle» inscrit le peintre et graveur d’origine chinoise dans la lignée des plasticiens complices des écrivains: il a été l’ami de René Char, d’Henri Michaux, du moins connu Harry Roskolenko, plus tard de Léopold Sédar Senghor, Roger Caillois, Philippe Jaccottet. Montée sous l’égide de la Fondation Zao Wou-Ki, l’exposition révèle une autre source d’inspiration: les harmonies subtiles et l’alliage original de la figure, du signe et de motifs abstraits propres à Paul Klee, dont Zao Wou-Ki a découvert le travail en 1951 à Berne.

«J’ai erré de longues heures dans ce musée, tournant en rond, ne me lassant pas de regarder ces tableaux pour en percer le mystère […]. Ainsi, la peinture occidentale […] se servait d’une manière de voir que je connaissais si bien et qui m’embarrassait.» Admis dès l’âge de 15 ans à l’Ecole des beaux-arts de Hangzhou, le jeune homme y avait étudié, des années durant, aussi bien la technique du pinceau et de l’encre de Chine, et la conception du paysage selon la tradition orientale, que les règles de la perspective et la peinture à l’huile. Le versant chinois où, lui semblait-il, il se mouvait avec une trop grande fluidité, il l’avait, à son arrivée en Europe, relégué en marge de sa pratique. Il faudrait donc la confrontation avec les tableaux de Klee, et plus tard les encouragements d’Henri Michaux, pour intégrer ce versant de sa formation et de son identité.

Attirance et rejet

C’est donc un Zao Wou-Ki plus rare que l’on découvre au Musée d’art de Pully. Moins l’artiste de la maturité que celui qui se cherche, pense se trouver dans la modernité, expérimente les techniques de la gravure et aspire avant tout à la sobriété. Les années 1948-1954 donnent jour à des scènes habitées de motifs simples, un poisson transparent, arborant son squelette, un chat très stylisé, quelques vues non situées, peuplées de petits arbres, de toits, d’oiseaux. En tant que peintre chinois, formé en Chine, confronté – d’abord par le biais des revues américaines consultées avec passion, où sont reproduits les travaux de Cézanne, Matisse ou Picasso – aux tendances de l’avant-garde, Zao Wou-Ki a connu une période de rejet, sans doute de crise. «Lorsque je suis arrivé en France, je ne voulais pas de l’étiquette peintre chinois. […] Cette tradition ne me permettait pas de m’exprimer.»

Revenu à une sorte de degré zéro, avec beaucoup d’humilité il refait ses gammes, sans craindre, on l’a vu, de puiser chez Paul Klee (l’influence est sensible, par exemple dans Flore et faune ou Montagnes et soleil, ces estampes qui font le lien avec la nature). Il neige, huile de 1954, montre comment cette influence s’atténue, se dissout tout naturellement, avec une importance accordée à l’espace, au vide même. Cet apprentissage est facilité par les amitiés très vite nouées, à Paris, avec les poètes, et les collaborations, notamment avec les éditeurs suisses d’estampes Nesto Jacometti et Pierre Cailler. Les amis sont une aide, Michaux, en particulier, l’amène à renouer avec l’encre. En compagnie du couple Soulages, au moment de la rupture douloureuse avec sa première femme, le peintre voyage, des Etats-Unis au Japon.

Zao Wou-Ki se lie également avec Hans Hartung, Manessier, Maria Helena Vieira da Silva. Collectionneur de ses œuvres, Dominique de Villepin lui consacre un livre (et, aujourd’hui, le texte principal du catalogue). Ce peintre qui cherche, et cherche souvent à travers les mots, se rappelant les gestes de la calligraphie, discipline où le sens, loin d’être subordonné à la forme, porte une part d’expressivité, s’engage, enfin aimerait-on dire, tant on le sentait venir, dans l’abstraction pure, l’abstraction lyrique. Après le décès de sa deuxième épouse, Zao Wou-Ki, qui un temps a cessé de peindre, retourne en Chine, où il revoit sa mère. Philippe Jaccottet à son tour lui propose d’illustrer ses poèmes et René Char lui envoie le manuscrit d’«Effilage du sac de jute». En 2011, l’artiste s’installe en Suisse, à Dully. La couleur, étonnamment vive, presque outrée, se réveille, comme l’atteste une pièce bien rose, dans la dernière salle du musée. Puis Zao Wou-Ki meurt, en 2013, et son œuvre demeure…


Zao Wou-Ki. La lumière et le souffle. Musée d’art de Pully, ch. Davel 2, tél. 021 721 38 00. Me-di 14h-18h. Jusqu’au 27 septembre. www.museedepully.ch