Genre: poésie
Qui ? Fabiano Alborghetti
Titre: Registre des faibles.43 chants
Chez qui ? Traduit de l’italien parThierry Gillyboeuf

Chez qui ? Editions d’en bas, 140 p.

Des chants, comme chez Dante, en vers libres que rythme çà et là un octosyllabe obsédant: au contraire de la poésie, Registre des faibles raconte une histoire. On ne s’en rend pas compte en le parcourant, glanant un chant ici ou là: même le traducteur n’a pas repéré tout de suite le fil narratif, il le dit dans sa postface. Les 37 premiers chants peuvent se lire comme des tableaux de la vie ordinaire. Un couple de petits-bourgeois, lui au bureau, elle au ménage, et un garçon: «Il ponctuait son discours de «mon fils» avec l’orgueil/de la bonne graine bien mise dans la femme…» A la fin de la semaine, le supermarché; le week-end, parfois, le mari ceint son tablier et fait les grillades dans le jardin. «Juste après/la certitude que la vie est comme un film, avec le jardin américain/avec l’union chez les familles comme elle a vu à la télé et tout s’explique si on regarde bien/et ne se réduit pas à des épisodes.»

La télé est au centre de leur vie, de leurs rêves: le modèle publicitaire, les séries, les films qu’on loue et qu’on pirate pour les revendre. Mais en y regardant de près, rien ne correspond vraiment, la vie n’a pas tenu ses promesses. L’amour, lui le fait désormais devant son écran. Elle a un amant qui la rassure: elle est toujours aussi belle que le mannequin qu’elle aurait voulu être: «Déjà mariée et j’ai trente ans/déjà mariée avec un fils, voilà/toute ma réussite et je ne puis renoncer, c’est/ça mon travail, et je ne peux démissionner.» Même le garçon est décevant et le paie de quelques coups. Toute cette trivialité amène au cœur du livre, là où se love un fait divers comme les journaux gratuits en affichent tous les jours: la femme tue son enfant. La télé est là maintenant à fouiller dans leur vie: la maison, filmée, les voisins, ravis d’être interrogés. «Et l’on regardait cette normalité qui reste après la tragédie/un mystère inexpliqué à considérer avec prudence/pour redire du regard à nous ça ne peut pas arriver…»

La poésie de Fabiano Alborghetti sauve cette histoire du sordide par la grâce du rythme, du jeu des voix qui se répondent sans s’entendre. Son regard opère «une radiographie quasi imperturbable, quasi scientifique d’une réalité», tout en restant «presque compassionnel, presque compatissant», dit Fabio Pusterla en préface. Alborghetti a fréquenté plusieurs années les immigrants clandestins de la ceinture milanaise avant de leur donner une voix. Il inaugurait cette «poésie-reportage» qu’il pratique ici, ni sociologique ni effusive, ancrée dans le réel. La version bilingue permet d’en deviner la musique singulière. I. R.

La télé est au centre de leur vie,de leurs rêves