Les sept premières Fêtes des Vignerons, celles de la fin du XVIIIe siècle (1791 et 1797) comme celles du XIXe (1819, 1833, 1851, 1865, 1889), se fondent toutes sur un livret composé par plusieurs écrivains. Ce n'est qu'au début de notre siècle, avec la Fête de 1905, que le «Poète» désigné pour concevoir le plan des séquences et fournir le texte du livret, le jeune René Morax en l'occurrence, décide de tout écrire lui-même, garantissant ainsi l'unité stylistique du texte. Après Morax, Pierre Girard en 1927, Géo-H. Blanc en 1955, Henri Debluë en 1977 et cette année François Debluë ont tous tenu la gageure de conserver leur voix propre de créateur tout en acceptant les contraintes dictées par la tradition.

L'ordre de la Fête

Parmi les contraintes formelles et thématiques, la plus forte est sans doute celle du cycle des saisons. René Morax innove en 1905 en bouleversant l'ordre habituel fixé par le calendrier, commençant au printemps et se terminant en hiver. Le jeune dramaturge juge en effet scéniquement défavorable de terminer son œuvre par la morte saison. En bonne économie dramatique, il préfère que la Fête culmine avec les récoltes de l'automne, et commence avec un Hiver plein d'espérance et de patience. Ce schéma fut repris en 1927 par Pierre Girard et en 1955 par Géo-H. Blanc.

En 1977, Henri Debluë renoue avec l'ordre traditionnel et entame le cycle avec le printemps mais il dote l'hiver d'une grande force festive, et ajoute une inattendue cinquième saison, celle du Renouveau, inscrivant en quelque sorte le carré du cycle primitif et païen des saisons dans un pentacle humaniste et chrétien. La Fête de 1999, quant à elle, ne referme pas le cycle: elle débute «aux alentours du 11 novembre», à savoir lorsque «les travaux de la vendange achevés, les travailleurs ont touché leurs salaires», et se termine avec une Fête des morts qui tombe cette année sur le dimanche 2 novembre. Finir sur cette note macabre, c'est surtout laisser l'année en suspens, exprimer quelque chose comme une incertitude, comme si notre époque en avait fini avec les représentations totalisantes.

1905: éloge de la virilité

A chacune des saisons est associé son lot de personnages, d'allégories et de couleurs. Pourtant chaque poète parvient à s'approprier ce personnel et ces images pour leur donner une tonalité particulière.

En 1905, le livret de Morax est un hymne, aujourd'hui archaïque, à la patrie et à la virilité du cultivateur. «Par toi, labeur, tous les hommes sont frères,/ Tu réjouis les cœurs d'un peuple fort.» La terre est une bonne femelle que l'on invite à la soumission: «Livre sans une plainte au soc de leurs charrues/ Ton cœur qu'ils ont blessé de leurs pioches aiguës/ Reconnaissants alors tes fils te béniront/ En te voyant sourire au creux de tes sillons.» Les femmes, disent les Vieux, aiment les caresses vigoureuses:

«Une femme qu'on bat Holà!

Devient toujours plus tendre.

Car cet argument-là

Est facile à comprendre.

Quel grand mal

Voyez-vous là?»

L'amour comme le travail exigent de la force et de la patience, et ici comme là les mains s'ouvrent pour donner et pour prendre:

«Si vous offrez d'amour un brin

Le joli jour arrive

Nous vous tendrons nos blanches mains

Car avec vous nous irons bien

Cueillir la fleur de vos jardins»

chantent les jeunes filles;

«Sur la glèbe découverte

Ma main droite grande ouverte,

lentement semble bénir

La Moisson de l'avenir

Que l'été verra jaunir.

Et le ciel bleu sur ma tête

Est en fête»

chante le Semeur.

Sont aussi présentes en 1905 plusieurs chansons traditionnelles. Quatre d'entre elles traverseront les Fêtes de ce siècle: le Ranz des vaches, La Mi-été de Taveyanne (texte de Juste Olivier) et les airs de la Montferrine et de la valse du Lauterbach. En revanche, aucune des chansons (dont certaines pourtant furent des triomphes) inventées au cours de ce siècle n'a été adoptée par les Fêtes suivantes. C'est sans doute la rançon de l'autonomie artistique du livret. Les poètes préfèrent revenir directement à la source folklorique plutôt que de se sentir les héritiers des poètes précédents.

1927: poésie de la matière

En 1927, Pierre Girard reprend le concept dramaturgique proposé par Morax, de l'«exposition» hivernale au «dénouement» automnal. Son verbe apprécie les évocations palpables, les rêveries matérielles. La terre et les corps sont «sourdement travaillés» par les humeurs, les fluides, les pulsions.

«O bel Hiver éblouissant

journée d'azur et de sommeil,

qui jetez dans tout notre sang

un sang plus rouge et plus vermeil.»

Si les Vieux et les Vieilles sont apaisés («Nous n'en voulons pas davantage/ à notre âge/ on est sage»), les jeunes sont pleins de désirs et de troubles. Ainsi en est-il du jeune Chevrier, sorte de Chérubin rustique, dont la chanson fit chavirer les cœurs du public veveysan et s'inscrivit pour longtemps dans le répertoire choral.

«Je chante et souvent mon cœur me fait peine.

J'aurais mes quinze ans l'automne prochaine.»

La physiologie du Vaudois, on l'aura compris, est saine, pleine de vigueur et de suc:

«O joie si longtemps prisonnière,

hausse nos cœurs dans la lumière

comme un raisin dans le ciel bleu.»

1955: la clôture du sacré

La Fête de 1955 prend jusqu'en l'ovale de son arène une forme parfaitement refermée sur elle-même, adoptant pour la troisième fois l'ordre des saisons adopté par Morax. Le lieu est aussi celui d'un culte, et la dimension sacrée de l'événement apparaît d'emblée, dès l'Hymne à la terre:

«O peuple rassemblé pour exprimer ta joie,

Que ta voix aujourd'hui se joigne aux voix du monde!

Tu comprendras enfin le rythme originel,

Le Mystère profond

Le cantique absolu où chante l'Eternel.»

La force de Géo-H. Blanc est d'avoir fréquemment réussi à retrouver, malgré le lyrisme de circonstance, un verbe actif d'homme de théâtre qui sait susciter le mouvement par les mots:

«Voici la danse qui s'ébranle,

Fais éclater, ménétrier,

La grande valse des mariés

Tournez!»

«J'ai vu s'avancer, royale et magnifique,

La déesse des fleurs, des prés et des troupeaux,

Palès, Palès, immortelle jeunesse,

C'est l'heure de ta joie et de ton renouveau.»

En germe déjà dans les diverses «invocations» des livrets précédents, le «récitatif» apparaît en 1955, avec le texte de la Moisson. Il se confirme en 1977, devenant parole nue, sans musique, avec les proclamations du Roi de la Fête. Cette année, cette emprise du jeu dramatique s'accentue: de véritables scènes sont prévues dans le livret de François Debluë.

1977: le symbolique et le contemporain

Le livret d'Henri Debluë en 1977 parvient à rendre véritablement compatibles et cohérentes les sources païennes et chrétiennes qui jusque-là se relayaient plus qu'elles ne se complétaient. Le principe de cette unification était posé dès le «Salut au Peuple de la Fête»:

«Nous célébrons le fondamental!

Le carrousel cosmique des quatre saisons.

Le mystère de la vie, de la mort, du retour à la vie.

Les quatre éléments premiers:

la terre, le feu, l'eau, l'air.

Et leurs symboles constellés:

le Taureau, le Lion, l'Aigle, le Verseau.

Symboles aussi des quatre Evangélistes,

les quatre Sarments du Cep de Vie.»

Dans ce livret aux redoutables jeux de miroirs et de reprises apparaît aussi la dimension historique jusque-là peu apparente, voire occultée. S'y montrent aussi bien le changement des méthodes de culture grâce à un ballet de machines agricoles, que la nostalgie des temps passés portée par les airs anciens. Le travailleur mis au centre de la Fête est ainsi l'homme moderne, celui qui «libère la force de l'atome» et «prend pied sur les autres planètes», celui aussi qui s'est doté d'une conscience écologique.

Après une audacieuse métaphore de la Passion et de la Résurrection de la vigne dont le «sang descendra dans le tombeau des caves, jusqu'au jour du Vin nouveau», la Fête s'achève sur la cinquième saison inventée par Henri Debluë, temps de Pâques et de la Résurrection: «Sois loué Mon Dieu […] pour l'espérance.»

1999: éloge de la paresse

Jusqu'en 1999, au cœur de toutes les Fêtes, il y avait le couronnement des Vignerons récompensés pour la qualité de leur travail. Pour la première fois cette année, la cérémonie qui fut l'origine et la raison d'être de la Fête sera célébrée à part. Cette distinction est de fait une séparation radicale entre le réel et la fiction. Libéré du rituel, le spectacle peut se risquer à inverser les valeurs.

La Fête écrite par François Debluë n'a pas pour héros un travailleur méritant mais le plus pitoyable ouvrier qu'on ait pu voir sur les rives du Léman, cet Arlevin qui hérite de la commedia dell'arte sa fainéantise et son intempérance. Nommé Roi de la Fête, il ne sème et ne récolte que le désordre malgré les avertissements des contrôleurs de la vigne, les rappels à l'ordre d'un «Centsuisse». Personnage carnavalesque, il convoque et active les images d'une année vigneronne rejouée au gré de ses caprices.

Ivre, il rêve et fait apparaître le poète Orphée, suivi des «animaux de la vigne» qui paraissent tout droit sortis d'un delirium tremens: «serpents», «araignées rouges et araignées noires», «blaireaux, hérissons, fouines et taupes, coccinelles et papillons, à quoi l'on ajoutera la salamandre, sans oublier la tortue». C'est à ce dernier animal qu'il annonce:

«Au premier soleil

tu vomiras ton ventre

j'éparpillerai tes pattes,

tu verras

ta tête tomber

et je creuserai ta coquille

pour y tendre les cordes

d'une autre musique.»

Arlevin côtoie familièrement les principaux personnages mythologiques hérités des Fêtes passées, mais ceux-ci (comme Dionysos, les Ménades et Silènes que les pêcheurs ramènent dans leurs filets) ont mal vieilli. C'est sur cette caducité que s'achève la Fête, puisqu'après la Bacchanale et le départ d'Orphée migrant avec les oiseaux, le chant final s'adresse aux disparus dont on se souvient au mois de novembre.

Fin de siècle en minuscule

Les quatre premières Fêtes du XXe siècle ont choisi les valeurs qu'elles entendaient célébrer: le Travail, la Patrie, le Divin, l'Homme, le Progrès… La dernière – telle que la laisse augurer le livret – ne croyant plus aux majuscules, reconstitue une fête au second degré, célébration réflexive, apologie de la fiction.

* Dramaturge et chercheur lausannois, Joël Aguet a notamment collaboré à la vaste «Histoire de la littérature en Suisse romande» édifiée par Roger Francillon, dont le quatrième volume est annoncé pour cet automne. Il est également l'auteur d'une monographie sur «Charles Apothéloz, cris et écrits» (Payot Lausanne, 1990)

et collaborateur de l'Institut d'études théâtrales à Berne.