Poésie. La lune nimbe de lumière les poèmes de José-Flore Tappy

L'écriture laconique de la poétesse se prête cette fois aux brouillards nocturnes, en contraste avec l'univers solaire de ses œuvres précédentes. Mais on y retrouve la même énergie servie par le jeu des images et des sonorités.

Tour à tour cage de buée, hublot d'un navire invisible, savon, melon d'eau ou cerf-volant, la lune, dans ses merveilleuses métamorphoses, domine le nouveau recueil poétique de José-Flore Tappy. Elle baigne tout le livre de sa lumière rêveuse et presque irréelle, espiègle ou hallucinée. Après trois recueils essentiellement solaires, brûlants, tragiques, voici, comme une réalité décalée, le versant nocturne, voilé de brume ou de brouillard, de l'univers poétique très personnel de José-Flore Tappy: cette nuit des pays du Sud, douce et bienfaisante, qui affleurait déjà dans ses trois premiers livres, Errer mortelle (Petite collection poétique Payot), Pierre à feu, Terre battue (Empreintes).

Reconnaissables, immédiatement, l'énergie d'une syntaxe laconique, librement expressive, la plénitude de sonorités subtilement accordées, l'envoûtant pouvoir des images. Nous frappe à nouveau la solidarité profonde qui s'établit ici entre l'expression d'un «je» lyrique et le monde, saisi à la fois comme un vis-à-vis et comme un répondant intérieur. Enracinée dans les choses humbles, élémentaires et quotidiennes, cette poésie, proche en cela du haïku, résonne en nous comme une méditation elliptique sur le travail de vivre, le temps, la solitude, la rencontre d'autrui. Pourtant, les deux haïkus de Seishi et Buson donnés en épigraphe de Lunaires signalent moins une relation de dépendance et d'imitation qu'ils ne suggèrent un dialogue à distance avec une des grandes traditions poétiques vouées à la lune. En effet, la haute présence de la lune organise l'espace tout entier selon un axe vertical, et exacerbe quelques grandes oppositions: monde familier et immensité cosmique, implacable lumière du jour et subtile lueur nocturne, labeur diurne et grande respiration de la nuit. Pour le reste, nulle tentative d'imitation formelle du haïku, nul recours au symbolisme des saisons: sensible jusque dans les instants de trêve, une anxiété est à l'œuvre, qui s'extériorise, non sans ampleur dramatique, comme une confrontation physique tour à tour harassante et salubre avec le monde, et s'écarte nettement des miniatures japonaises.

Le poème d'ouverture donne le ton: «Je creuse/ l'étouffante noirceur/ je gratte avec mes ongles/ le salpêtre de la nuit.» Dès le second poème, nous accédons à l'univers si singulier, visionnaire et précis, de ce très beau recueil: «La nuit tient tout contre elle/ l'astre de sel sa poupée chauve/ aux yeux troués/ si sombre sa robe si taciturne/ elle se confond avec le ciel […] bouclier de nuées/ contre les pluies fantômes.» Quant au troisième poème, sous une forme plus théâtrale, il inscrit vigoureusement les valeurs humaines dans un monde inhumain.

Apparaît, dès ces premiers poèmes, le motif ambivalent, central dans ce livre, de l'usure et de l'érosion. Il s'exprime sous des formes diverses: d'une part dans les paysages dénués, rocheux, notamment d'évocation des terrains vagues, des débris, ou de la terre aride des «champs de Castille» chers à Machado, et d'autre part dans le regard attentif et aimant que plusieurs poèmes portent aux lieux et aux gens déshérités ou blessés par la vie: on aimerait citer les textes, si prenants dans leur discrétion elliptique, consacrés aux vieilles paysannes qui «cousent l'absence/ avec la cendre», aux errants, aux gamins et aux chiens fouillant les détritus: toute vie précaire, en marge de l'arrogance compacte de la perfection et de la réussite. Nul misérabilisme pourtant, dans ces poèmes; l'usure participe certes d'une perte et d'un manque, mais aussi d'un savoir et d'une expérience, d'une résistance, d'une affirmation vitale et sauvage, prometteuse, fertile, à laquelle il est ici rendu hommage. Le résiduel – lumière assourdie, paille, poussière, salpêtre effrité – apparaît aussi comme le fruit du temps et du travail des hommes, qui allègent, ratissent, dénouent, ajourent l'opaque: tel ce vieux jardinier qui «distribue l'eau/ comme des graines/ à des poules invisibles// sous la pomme de l'arrosoir/ une ombelle de pluie fine/ embue la lumière».

Le travail des mots est soumis à la même ambivalence: s'il s'agit bien de, «chaque matin/ poser nos voix debout/ sur la toile cirée», un autre poème thématise l'usure des «paroles légères/ qui n'habillent plus». Consentir à cette précarité pour en faire œuvre humaine, y établir l'ordre léger des allitérations, des rythmes tantôt amples et stridents, tantôt hésitants, entrecoupés ou sinueux: tel est le don de cette poésie, tandis qu'«au coin du ciel/ un sourcil blanc/ rassure».

José-Flore Tappy, Lunaires, La Dogana, 66 p.

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