Un perroquet. Un elfe. Un sous-marin. Un stratus. Un fibratus. Un cirrocumulus. Certains, dans les nuages, imaginent des formes, perçoivent des êtres. D’autres cherchent des noms. Les scientifiques usent de la photographie, depuis son invention, pour tenter de classifier les brumes. Avec l’évolution des techniques s’affine leur connaissance du ciel. Une jolie exposition baptisée «Cloud Studies» rappelle ce parcours en six stations, au Fotomuseum de Winterthour.

D’abord, les hommes grimpèrent sur des échelles pour photographier les nuages. Le Suisse Albert Riggenbach, astronome, météorologiste et physicien, cosigna l’Atlas international des nuages en 1896. A Winterthour, des cadres présentent ses clichés originaux, réalisés depuis un observatoire du mont Säntis. Aux cirrus comme des traînées de fumée succèdent les cirrocumulus plus moutonneux. Une écriture élégamment calligraphiée nomme chaque famille. Vient alors le tableau des cumulostratus, plus épais et menaçants. Puis celui des cumulus excentriques. Les altostratus, tout plats, sont largement moins récréatifs. Dans une vitrine est posé le fameux atlas, avec les planches et les textes du Bâlois. Jusqu’à ce livre, les nuages étaient distingués par des termes et des dessins, la confusion était facile. Riggenbach espère opposer la ri­gueur helvétique à la fantaisie du ciel. «Je suis fasciné que des images si floues et si belles émanent de travaux scientifiques. C’est pour ce paradoxe que j’ai monté l’exposition», souligne le commissaire de «Cloud Studies», Helmut Völter.

La deuxième station propose une approche plus mouvante de la question, à travers les recherches de l’Ecossais Ralph Abercromby. Passionné de météorologie, l’homme parcourt deux fois la planète, photographie les nuages de Tenerife, Londre­s ou Madère et consigne ses trouvailles dans un album. A Winterthour, un fac-similé trône sur un vieux bureau de bois, une liseuse éclaire les pages à la demande.

Survient alors la Première Guerre mondiale, troisième étape de l’exposition; les pilotes d’avion aspirent à mieux cerner les airs pour davantage maîtriser les risques. Ils prennent des clichés depuis leur cockpit et l’on découvre les nuages comme si l’on baignait parmi eux. Des lacs, des océans, une magnifique pieuvre menaçante. La terre est au-dessous, lisse et presque insignifiante, les perspectives sont renversées. Les pilotes allemands publient leur manuel en 1917, Wolken im Luftmeer.

Pendant ce temps-là, quatrième station, les chercheurs français travaillent à l’élaboration d’une systémique, ils considèrent les nuages en bandes et non plus isolément. Leurs images englobent de larges pans de ciel. Publié en 1923, Les systèmes nuageux évoque des dépressions ou des orages. Sur le mur, les tirages sont positionnés selon qu’ils représentent le front, la marge, le corps ou la traîne de l’ensemble. La mosaïque disparate évoque un nuage. Quelques individus sortent du lot, un cirro­stratus tel une apparition mystique, un fractocumulus ressemblant à un éléphant.

La cinquième partie, celle du Japonais Masanao Abe, utilise le film. Dans les années 1920 et 1930, le scientifique a enregistré les mouvements du temps au-dessus du mont Fuji. Et c’est un spectacle hypnotisant que l’homme nous propose, une danse de séduction des volutes s’amassant et se dispersant autour du sommet imperturbable. Le dernier chapitre de «Cloud Studies», enfin, dévoile les premiers clichés réalisés par un satellite américain dans les années 1960. Tiros 1er photographia des cyclones, des tempêtes en devenir, les humeurs du ciel sur des centaines de kilomètres carrés.

L’exposition, déjà montrée en Allemagne­ en 2010, marie avec bonheur la quête scientifique et les petites histoires. «J’ai choisi de personnifier chaque étape, autour d’un chercheur ou d’une publication, pour bien montrer les différents objectifs suivis, note Helmut Völter. Pour des raisons logistiques aussi; cela m’a pris deux ans déjà de mettre la main sur les clichés originaux, en contactant bibliothèques, archives ou familles des photographes. Beaucoup d’images n’ont pas été conservées après leur parution; ce n’était pas le but.» Les nuages se déroberont toujours un peu.

«Cloud Studies – The scientific view of the sky», Fotomuseum de Winterthour, jusqu’au 12 février. «Wolkenstudies, Cloud Studies, Etudes des nuages», Helmut Völter, Spector Books.